«On ne peut pas se contenter des déclarations des politiciens»:Ariane Gigon.

Actuel – 17.06.2019

«C’est une sorte de relation amour-haine»

Depuis 25 ans, Ariane Gigon couvre la Suisse alémanique pour les médias romands. Si de nombreuses choses ont changé au cours de cette période, comme le rythme de travail qui s’est accéléré, d’autres n’ont guère évolué, notamment les représentations stéréotypées que Suisses alémaniques et Suisses romands ont les uns des autres.

Par Bettina Büsser

Zurich est vraiment devenue ma ville », déclare Ariane Gigon. Elle prononce ces mots en suisse allemand teinté d’accent français. Ariane Gigon a grandi dans le Jura, avant d’étudier à Neuchâtel et à Genève. Elle s’est ensuite installée en Suisse alémanique, d’abord à Berne, puis à Zurich, où elle vit depuis 1994.

Dès lors, c’est-à-dire depuis 25 ans, cette journaliste de 52 ans travaille avant tout comme correspondante pour les médias francophones. Elle a fait la navette entre Zurich et Berne pendant trois ans et a été correspondante au Palais fédéral pour les Radios régionales romandes. Elle a aussi travaillé un temps par la version francophone du magazine de la Migros à Zurich, qui s’appelait alors Construire.

Après la naissance de sa fille en 2002, elle se met à son compte, comme le font de nombreuses journalistes lorsqu’elles deviennent mères. «Je travaillais à la maison, de sorte à avoir un emploi du temps flexible qui me permette à la fois de travailler et d’élever mes enfants.» Elle rit en repensant l’époque où sa fille et son fils étaient encore tout petits: «Je devais tout faire en même temps, et, parfois, c’était serré pour les échéances rédactionnelles. Il m’est arrivé de baigner les enfants tout en faisant la cuisine et en finissant mes articles…»

Ariane Gigon a travaillé entre autres pour Swissinfo, pour le journal fribourgeois La Liberté, dont elle est aujourd’hui correspondante, mais aussi pour le journal français La Croix. «Ce dernier s’intéressait surtout à deux sujets : au populisme de droite, c’est-à-dire à Blocher, et à l’assistance au suicide», dit-elle. En plus de son travail de journaliste, elle traduisait des textes, notamment pour l’Union des villes suisse. En se remémorant cette période, elle observe: «Tu le sais bien, on travaille énormément quand on est indépendant.»

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Davantage de moyens. Depuis trois ans, Ariane Gigon travaille à plein temps pour La Liberté. Son poste a été créé suite à un accord avec ESH, propriétaire des titres du groupe Hersant en Suisse (Arcinfo à Neuchâtel ou encore Le Nouvelliste en Valais). Ses articles ont donc une grande influence sur l’image que se font les Romands de la Suisse alémanique et de ses habitants. Elle réagit en riant à cette remarque: «Oups, comme tu tournes ça… c’est une très grande responsabilité.» Quelles sont les différences entre le secteur du journalisme en Suisse romande et Suisse alémanique? «Dans la presse écrite, ce qui est différent, ce sont les moyens qui sont mis à la disposition des rédactions», affirme Ariane Gigon. «Même lorsqu’ils font des économies, Tamedia ou la NZZ ont davantage de moyens pour les enquêtes et le journalisme d’investigation.»

Elle relève aussi des différences dans le choix des sujets. «En Suisse alémanique, on traite de sujets fédéraux qui sont plus longtemps ignorés en Suisse romande », dit-elle. Comme exemples, elle cite les décisions récentes du Parlement fédéral en matière de construction de routes ou encore la décision du Tribunal administratif fédéral qui libère les assurances de l’obligation de rembourser le matériel de soin utilisé dans les établissements médico-sociaux. «En Suisse alémanique, de nombreux articles ont été consacrés à ce sujet, alors qu’il y en a eu très peu en Suisse romande. Cela fait partie de mon métier de correspondante que de les signaler: attention, voilà un sujet important.»

Son agenda à elle. Ariane Gigon constate également des différences dans la manière de traiter certains sujets. Lorsqu’il s’agit de la vie privée des politiciens, par exemple. «Les cas de liaisons amoureuses de politiciennes ou de politiciens sont parfois connus de beaucoup de gens, mais ne sont pas forcément publiés.» Autre exemple: le scandale des notes de frais touchant le canton de Genève. Les collègues d’Ariane Gigon lui ont demandé si de telles affaires existaient aussi en Suisse alémanique. «Effectivement, mais, selon ce qu’on sait jusqu’ici, elles n’ont pas la même ampleur que l’affaire Pierre Maudet, par exemple», estime-t-elle.

Selon la journaliste, il y a en Suisse romande de nombreux clichés sur la Suisse alémanique «et vice versa», s’empresse-t-elle d’ajouter. «C’est une sorte de relation amour-haine.» Cela se constate aux réactions provoquées par la chronique «Outre-Sarine», qu’elle rédige toutes les deux semaines sur un ton léger et humoristique. Sa rubrique est particulièrement appréciée lorsqu’elle aborde la froideur, le manque d’ouverture, ou encore «l’obsession de la propreté» des Suisses allemands. «Par exemple, lorsque les expatriés se plaignent dans les enquêtes du fait qu’il est difficile d’entrer en contact avec les gens du pays. Ou dans les fêtes, lorsqu’on commence à ranger et à jeter les poubelles à minuit et demi.»

«Nous devons toujours nous demander si un sujet est pertinent ou s’il peut le devenir.»

Ariane Gigon choisit les thèmes qu’elle traite dans «Outre-Sarine» et aussi, en grande partie, ceux de son quotidien de correspondante. Quelque chose a changé depuis qu’elle occupe un poste fixe. «En tant que pigiste, il faut convaincre les rédactions de l’intérêt d’un sujet», confie-t-elle. Maintenant qu’elle est salariée, elle peut davantage déterminer son agenda, «mais je dois bien sûr toujours justifier mes idées.»

Et parfois, il lui faut un peu batailler. C’était le cas lors des manifestations pour le climat par exemple. La première manifestation de ce type a eu lieu à Zurich début décembre. Deux semaines plus tard, elles se tenaient déjà dans six villes de Suisse alémanique. Notre journaliste s’est dit: «Ce n’est qu’un début, cela va prendre de l’ampleur» et elle a insisté auprès de ses collèges pour caser l’article.

Pas que Zurich. Souvent, la place et le temps manquent pour développer des sujets. Il faut parfois couvrir des conférences de presse sans savoir ce qui en sortira. «Mais il est important d’y aller, pour les contacts et de nouvelles idées.»

La journaliste assure qu’elle ne manque jamais de sujets. Après tout, en tant que correspondante en Suisse alémanique, elle doit couvrir l’actualité de 19 cantons. Certes, ce qui se passe à Zurich a une grande portée. Elle tient cependant, tout comme la rédaction de La Liberté, à informer sur les autres cantons.

Pour Ariane Gigon, la peur de manquer un sujet important fait partie du quotidien du correspondant. Les faits divers sont parfois difficiles à traiter: ils peuvent évoluer pour devenir des sujets politiques. «Carlos en est un bon exemple», se rappelle-t-elle. D’abord, c’était un cas individuel, un jeune délinquant sur lequel on a tourné un film. «Puis, le sujet prend de l’ampleur, les médias s’en emparent, et le sujet devient important. A un moment donné, tu dois réagir.»

Décisions rapides. Mais comment reconnaître le bon moment ? Est-ce qu’elle aurait dû traiter du «Ghetto pour riches» sur les rives du lac de Constance? Ou de la bagarre de Spreitenbach (AG), lorsqu’il s’agissait de savoir si le titre de «Bronx de la Suisse» devrait revenir à Spreitenbach ou à Dietikon (ZH). «Nous devons toujours nous demander si un sujet est pertinent, ou s’il peut le devenir», observe Ariane Gigon. «Selon moi, on ne peut pas se contenter des déclarations des politiciens. Il y en aura toujours un qui cherche à instrumentaliser un sujet pour se faire de la publicité.»

Les décisions doivent être prises rapidement, plus vite qu’autrefois. Les contraintes temporelles sont devenues plus rigoureuses, depuis que le «20 minutes» reprend les sujets du «20 Minuten», depuis que les rédactions de Tamedia reçoivent leurs sujets en provenance de Suisse alémanique. «Avant, lorsque je voyais un thème intéressant dans le ‹Tagi›, j’avais un peu de temps pour analyser sa pertinence et son intérêt éventuel pour notre lectorat. Aujourd’hui, il faut décider tout de suite.»

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