Actuel – 23.12.2017

Dans la tourmente, le Club suisse de la presse perd RSF

Une conférence controversée sur les Casques blancs syriens, organisée par le Club suisse de la presse (CSP) fin novembre passé, a mis le feu aux poudres. RSF a décidé de quitter l’institution dirigée par Guy Mettan depuis 1997. EDITO a donné la parole aux deux parties.

Tout a commencé le 23 novembre 2017. Reporters sans frontières (RSF) Suisse intervient auprès de Guy Mettan, directeur du Club suisse de la presse (CSP), pour lui demander d’annuler une conférence sur les Casques blancs syriens. «RSF Suisse ne souhaite pas que son nom soit associé à une initiative clairement orientée et unilatérale, auquel le pluralisme fait défaut», écrit l’organisation dans une prise de position suite à la lettre adressée à Guy Mettan. Il est reproché à cette conférence sur les casques blancs en Syrie le fait de donner la parole à des intervenants servant «la propagande russe». La section suisse de RSF menace de se retirer du CSP.

La conférence controversée a lieu le 28 novembre et la tourmente autour du Club suisse de la presse prend de l’ampleur. À Genève, la Commission des finances du Grand Conseil recommande de supprimer la subvention annuelle de 100’000 francs versée par le canton au CSP, qui représente avec des prestations non-monétaires supplémentaires environ 25% du budget du club dirigé par Guy Mettan depuis 1997. Finalement, en débat budgétaire, les députés genevois refusent de biffer la subvention le 14 décembre. «On peut faire mille reproches à Guy Mettan. Et ce ne serait sans doute pas assez. Mais il faut distinguer ces questions de celles portant sur le club, qui est un instrument fondamental de la Genève internationale», selon François Longchamp, président du Conseil d’Etat, cité dans Le Temps. «Et le PLR de rappeler qu’un audit indépendant avait été commandé, qui préconise de lancer une réflexion sur une refonte du club afin de le transformer au départ de son directeur. Cette réflexion va commencer en janvier 2018. »

«Il existe désormais une différence irréconciliable entre le CSP et son mandat»

 

Le 20 décembre, RSF Suisse met en revanche sa menace à exécution et quitte le CSP, décision prise à une «écrasante majorité» par le comité de l’ONG.  «Je te fais part de la décision de Reporters sans frontières (RSF) Suisse de démissionner avec effet immédiat du Club suisse de la presse (CSP)», écrit le président de RSF Suisse, Gérard Tschopp, dans une lettre datée du 20 décembre 2017 et adressé à Guy Mettan. «Il est apparu assez clairement que, dans le contexte actuel, il existe désormais une différence irréconciliable entre le CSP et son mandat, et l’action et la raison d’être de notre organisation. Cette tension a indéniablement toujours existé entre l’institution que tu diriges, par ses statuts en réalité une maison de la communication, et la profession de journaliste. Nous estimons qu’au moment où, après les régimes totalitaires, c’est aussi dans nos démocraties libérales que l’information, le journalisme et ceux qui le pratiquent dans le respect de l’éthique sont désormais victimes d’attaques inqualifiables, cette tension est simplement devenue intolérable pour notre organisation», ajoute le président de RSF Suisse avant de poursuivre. «La ligne peut paraître ténue pour certains, mais nous estimons aujourd’hui que – sur fond d’un retour massif de la propagande – la distinction entre la communication et le journalisme doit être réaffirmée avec une nouvelle détermination et sans aucun compromis.»

Publicité

Interview de Guy Mettan, président du Club suisse de la presse.

EDITO: Pourquoi avoir maintenu cette conférence ?

Guy Mettan: Pour une raison très simple : je donne la parole à tout le monde. Le but du Club suisse de la presse est de donner la parole à toutes les sensibilités. Mon rôle n’est pas d’exercer de censure, pour autant que les personnes soient connues et respectables. Qu’elles soient pro ou contre Assad, pro-russes ou contre. Je ne comprends pas pourquoi on se pose cette question. Ensuite, c’est aux journalistes de faire leur travail. Je ne vais pas les empêcher de le faire. À eux de faire la critique. Les intervenants sont tous connus, ils ont une bio et vous pouvez leur poser les questions. Quel est le problème? Ils ont livré des faits troublants sur les Casques blancs, ils font une analyse de la situation comme n’importe quel autre intervenant.

Je ne me porte pas garant des personnes, c’est aux journalistes de poser les questions. Je ne peux pas annuler une conférence de presse, cela aurait été un scandale. Quelle image aurait-on donné de la Genève internationale? Je ne l’ai pas annulée non plus, lorsque les Chinois m’ont demandé de le faire lors de la conférence sur le Dalaï Lama.

EDITO: vos différentes casquettes, dont celle de président de l’Union des chambres de commerce entre la Suisse, la Russie et les anciennes républiques soviétiques, ne remettent-elles pas en doute votre crédibilité de directeur du CSP?

GM: Selon moi, non. Cette activité est bénévole. J’ai le droit de faire ce que je veux en dehors de ma vie professionnelle. D’autre part, tout est clair, transparent, je n’ai rien caché. J’accepte d’être qualifié de pro-russe mais il n’y a jamais eu d’interférence sur mon activité professionnelle. Tout ce que je fais au Club suisse de la presse est public et j’ai organisé 2300 conférences de presse. Une quinzaine ont été liées à la Russie et la plupart avec des opposants à Poutine. Ne suis-je pas assez pro-russe? La mission russe ne m’a jamais demandé de faire quelque chose pour elle. Sauf pour les Casques blancs, la semaine passée. Alors que j’ai fait des choses pour la mission américaine, qatari, ou celle d’Arabie Saoudite. Parce qu’une fois la mission russe me demande quelque chose c’est un scandale ?

«Les médias occidentaux n’acceptent pas l’émergence de médias qui ont une autre vision du monde»

EDITO: Comment expliquez-vous ce «scandale» ?

GM: Depuis une dizaine d’années, de manière générale, il y a une sorte de décalage du discours politiquement correct qui fait qu’il y a des zones qui deviennent taboues, comme la Russie. Je ne comprends pas pourquoi, car ce n’est pas du journalisme selon moi. C’était le cas de la Chine il y a quinze ans, par exemple. C’était alors un tabou d’être pro-chinois. Il y a un manque d’ouverture de la part de la presse européenne, peut-être due à la crise des médias. Ce que je vois débarquer à Genève depuis une dizaine d’années, c’est l’effervescence de médias non-occidentaux, comme Al-Jazeera. C’est aussi le cas en Inde, en Chine, en Indonésie. Ils créent leurs propres médias, ils refusent le discours occidental. Les Indiens, par exemple, ne veulent plus écouter la BBC et qu’elle leur impose leur manière de penser. En Afrique, c’est la même chose. Selon moi, les médias occidentaux qui ont été habitués à donner le ton, n’acceptent pas cette remise en cause. Ils n’acceptent pas l’émergence de médias qui ont une autre vision du monde, qui n’est pas la nôtre. Les procès adressés à Russia Today, accusé de ne pas être un média, l’attestent. Ils ont une idéologie pro-russe de la même manière que nos médias ont une idéologie pro-occidentale. C’est un phénomène nouveau selon moi qui heurte certains, mais cela témoigne d’un manque de curiosité.

EDITO: ces doutes quant à la neutralité du CSP sont-ils selon vous liés à vos affinités pro-russes ?

GM: Je réfute ce point de vue-là. Comme je vous l’ai dit, je n’ai pas d’activité pro-russe au club de la presse. Ce sont des accusations et suspicions absolument sans fondements. Tout ce que j’ai fait depuis 20 ans le prouve. Je regrette cette vision très étroite.

EDITO: Que répondez-vous au manque de transparence qui vous est reproché quant à l’organisation de cette conférence ?

GM: Pour moi tout est clair. Les journalistes questionnent les intervenants. J’ai fait 2300 conférences de presse en 20 ans et jamais personne ne m’a questionné. Et tout d’un coup on me fait des reproches pour un évènement. La transparence était la même que d’habitude. La conférence a été organisée à la demande de la mission de Russie mais cela est en plein dans mon mandat, qui consiste à organiser des conférences de presse, des rencontres, à la demande des acteurs de la Genève Internationale. Comme la mission de Russie, des Etats-Unis ou la mission Suisse. Je ne précise pas qui fait la demande, car certains veulent qu’on les cite pour se faire de la publicité sur notre dos. Si on me le demande, je le dis, il n’y a aucun problème.

«Je regrette le départ de RSF que je trouve un peu ridicule»

EDITO: Regrettez-vous le fait d’avoir maintenu la conférence ?

GM: Je ne pouvais pas ne pas la faire. Sinon, j’aurai moi-même pratiqué la censure ce qui n’est pas admissible du point de vue déontologique. Je regrette tout ce qui s’est passé après. Je regrette aussi que des confrères soient intervenus, car d’habitude ce sont plutôt des ambassadeurs de dictatures courroucées qui essaient d’intervenir. Même les Chinois, qui avaient tenté d’annuler la conférence avec le Dalaï-lama, s’étaient à l’époque ravisés.

EDITO: Quel est votre réaction suite à la démission de RSF du Club suisse de la presse ?

GM: Pour moi, c’est un non-évènement. C’est un cas complètement isolé. Je déplore aussi que RSF n’ait pas pris contact avec moi pour discuter avant. Cette histoire a plutôt eu un effet contraire au vu des demandes d’adhésions, dans le sens qu’il y a de nouveaux soutiens et des nouvelles adhésions. Nous n’avons jamais eu autant de membres que cette année : nous étions 285 membres individuels et nous sommes 300 aujourd’hui. RSF est la seule organisation à quitter le club. Ça a rassuré beaucoup de monde par rapport au fait qu’on ne cédait pas aux pressions. Mais je regrette naturellement ce départ que je trouve un peu ridicule. Cela aurait été mieux de pouvoir en débattre, d’avoir un vrai échange. Et le soutien est renforcé grâce au maintien de la subvention décidée par le Grand Conseil à 4 contre 1. Maintenant, notre avenir est assuré et plus personne ne mettra en cause cette subvention.

EDITO: il y a aussi eu des critiques de députés liées au fonctionnement du CSP…

GM: Des gens ont émis des avis subjectifs, certains ont prétendu qu’il y avait des dysfonctionnements. Il y a eu des critiques, de certains journalistes ou députés, qui sont peut-être juste et je les écoute. On peut toujours améliorer les choses. Mais il n’y a pas de remise en cause du Club. Le débat porte sur la question de savoir si le CSP doit donner la parole à tous les gens qui veulent s’exprimer, ou non. Je défends cette idée de donner la parole à tout le monde. D’autres disent que cela ne joue pas car il y a de la propagande, comme RSF par exemple. Pour moi, ce n’est pas un dysfonctionnement.

 

Interview Gérard Tschopp, président de RSF Suisse

EDITO: vous avez dénoncé le manque de transparence des protagonistes de la conférence sur les Casques blancs syriens…

Gérard Tschopp: Absolument. C’est le fondement de notre démarche. On présente une conférence, ce n’est pas une conférence de presse et j’insiste sur ce point. Guy Mettan parle de conférence de presse mais à aucun moment ce n’est le cas. Un film critique sur les casques blancs, dont ni l’origine ni le producteur ne sont indiqués sur l’invitation, a été présenté. C’est après coup que l’on découvre que Russia Today l’a produit. Et l’on découvre que les trois intervenants sont tous les trois des représentants des mouvements «pro-russes» et «pro-poutine». Avec une «soi-disant» journaliste ou une association des docteurs suédois pour les droits de l’homme qui se révèle être en fait un des outils de propagande du Kremlin. C’est donc l’absence de transparence qui nous a fait réagir.

EDITO: regrettez-vous la demande d’annulation de la conférence ?

GT: Oui et non. Je ne vous cache pas le fait que si nous n’avions pas demandé l’annulation, personne n’en aurait parlé. Cela aurait été considéré comme un coup de gueule de plus. Je le regrette un peu car c’était peut-être un peu ultime comme démarche mais c’était en même temps une manière de faire bouger les choses. Il y avait une volonté que cela ne reste pas dans les cercles d’initiés et disons que nous avons été servis. Notamment par les réactions des médias pro-russes, comme sur Russia Today qui a sorti l’artillerie lourde, nous confortant dans notre démarche.

«Organiser une conférence complètement orientée sans en avertir le public, cela dépasse les bornes»

 

EDITO: vous dites que votre décision a permis de faire bouger les choses. Est-ce dire qu’il y a des dysfonctionnements au sein du Club suisse de la presse ?

GT: Je constate après coup que des choses sortent. Notre problème n’est pas de savoir si le club de la presse est bien géré ou non. Notre mission est la défense du journalisme indépendant libre et responsable et dans ce domaine, nous avons constaté que cette «conférence», organisée dans un club considéré comme le Club suisse de la presse, était une forme de provocation. Mais nous ne demandons pas des mesures contre le Club de la presse, chacun doit assumer ses responsabilités. Notre souhait est que ce CSP soit conforme à la Charte des droits et devoirs des journalistes. Si notre démarche peut permettre de se poser la question de savoir quels sont les objectifs clairs d’un Club suisse de la presse, alors tant mieux. C’est un affrontement d’idées, pas contre la personne de Guy Mettan, dont je respecte les positions et les affinités. Mais organiser une conférence complètement orientée sans en avertir le public, cela dépasse les bornes.

EDITO: Cela vous a-t-il décidé de quitter le CSP ?

GT: Nous démissionnons du CSP pour des questions de principe et la soirée sur les Casques blancs a été la goutte de trop, donnant le champ libre à la propagande. Selon nous, le journalisme est clairement en danger. Mélanger le journalisme et la communication comme le fait le CSP nous semble une très mauvaise idée. Notre mission est de défendre le journalisme. Nous souhaitons être stricte et une forme de résistance doit d’imposer. Et puis il ne vaut plus la peine de rester au sein du CSP, car selon nous un changement n’est pas envisageable.

Sylvain Bolt

Sylvain Bolt

Journaliste Web pour Edito.ch/fr. Diplômé de l'Académie du journalisme et des médias de l'Université de Neuchâtel.

Votre commentaire

Veuillez remplir tous les champs.
Votre adresse e-mail n'est pas publiée.

* = obligatoire

Code de vérification *