Actuel – 01.05.2018

Edwy Plenel: « La gratuité publicitaire corrompt l’information »

«L’avenir des médias» a été débattu dans le cadre des Disputes organisées par la Maison de la paix, le 28 avril dernier à Genève. Synthèse non-exhaustive des propos discutés. 

Cinq minutes données à un intervenant pour lancer la discussion. Des journalistes invités répartis dans trois ateliers (défi professionnel, économique et politique) et interrogés par trois interpellateurs: Pierre Maudet (Conseiller d’Etat), Eric Hoesli (EPFL), Sandra Jean (Le Nouvelliste). Et des discussions modérées par Annik Dubied, directrice de l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

L’Institut des hautes études internationales et du développement de Genève, en association avec l’Académie du journalisme et des médias de l’Université de Neuchâtel et en partenariat avec Le Temps, s’est penché sur l’avenir des médias dans une Dispute de plus de trois heures. Si la confrontation d’expériences concrètes à l’américaine, comme dans une conférence TED, a permis de sortir d’un débat classique, elle n’a pas laissé le temps aux personnes interpellées de répondre et suscité quelques frustrations.

Atelier 1: Le défi professionnel

Ariane Dayer (Tamedia), à propos de l’angoisse liée à l’avenir du journalisme: «Ce métier est fait pour tendre un miroir aux gens. Ce qui me rassure, c’est que ce but du journalisme n’a pas changé».

Nathalie Ducommun
 (RTS), à propos de Nouvo: «Le défi a été de convertir une rédaction TV, avec des moyens lourds et un temps long à un format qui permet d’être plus en lien avec le public. Nouvo est né avec les nouveaux médias et veut répondre aux demandes de la nouvelle audience, les millennials. (…) La posture journalistique de Nouvo est la même que celle du 19:30 de la RTS et 70% de notre production est basée sur des enquêtes ou reportages du 19:30. On les monte, on les réécrit: c’est une autre manière de s’adresser à une audience précise.»

Gaël Hürlimann (digital factory Ringier), à propos du numérique au Temps: «Nos journalistes print échangent avec l’équipe vidéo avant de partir en reportage pour voir quels sujets pourraient faire l’objet d’un reportage vidéo. Nous testons des choses: nous ne savons pas où l’on va, mais ce que l’on veut.»

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«Un journaliste qui ne veut pas répondre à un lecteur est dans l’erreur.»

(Gaël Hürlimann, digital factory Ringier)

À propos de la question du contenu journalistique (et de son éventuelle adaptation) face aux nouvelles technologies:

Ariane Dayer:
«Je m’en fiche de passer pour une réactionnaire ou une vieille conne: on ne change pas le contenu. La mission est la même que celle d’Albert Londres.»   

Gaël Hürlimann: «Le contact avec l’humain a changé. Un journaliste qui ne veut pas répondre à un lecteur est dans l’erreur. Il n’est plus dans sa Tour d’ivoire. (…) Nous devons faire le deuil d’être la seule source. Je me bats pour cette idée de la remise en contexte.»

«Nous allons faire ce qu’aucun média romand ne fait encore sur le numérique.»

(Serge Michel, HEIDI.news)

Atelier 2: Le défi économique 

Laurent Keller (Léman Bleu), à propos du modèle de la chaîne régionale genevoise: «Il faut travailler dans la complémentarité avec d’autres acteurs, développer ses avantages comparatifs et différencier ses sources de revenus, en dehors de la pub. Notre marché est l’hyper local, nous misons par exemple sur des spots publicitaires bon marché, du sponsoring TV. Il faut savoir saisir les opportunités quand elles se présentent.»

Serge Michel (HEIDI.news), à propos du projet digital Heidi, actuellement dans sa phase de levée de fonds et dont la date de lancement n’a pas été révélée: «Nous allons faire ce qu’aucun média romand ne fait encore sur le numérique. Nous avons des lecteurs romands très qualifiés qui en savent plus que les journalistes. À un moment donné, les connaissances de ces derniers atteignent un pic. Les gens voyagent alors que les journalistes sont de plus en plus vissés à leur bureau. Nous voulons combler cela. Il y aura peu de thématiques mais très bien traitées. Nous voulons être le média qui croît dans un paysage où les médias déclinent. Il n’y aura pas de publicité, mais un financement grâce aux abonnements et un sponsoring, comme cela se fait avec les chaires universitaires par exemple.»

À propos de la faible masse critique en Suisse romande pour être rentable sur le numérique:

Laurent Keller: «C’est un grand problème en Suisse romande. Nous n’avons pas la masse critique pour financer les médias. Il faut trouver un plan D. Par exemple, une fusion entre télévisions régionales, un phénomène de concentration qui s’opère aux Etats-Unis. Ou une collaboration entre éditeurs privés et service public. J’espère que demain, l’audience sera plus qualitative et pas seulement mesurée en tant que masse».

Serge Michel: «On peut s’ouvrir à d’autres langues. De Correspondent (Pays-Bas) est un site bien fait, innovant. Il ouvre une édition US. Il faut voir plus loin, même en tant que journal romand. Nous voulons être un média utile. Dans la finance, il faut par exemple lire The Economist, c’est nécessaire quand on travaille dans ce domaine.»

«Un journal, ça transforme les gens en citoyens.»

(Sébastien Salerno, UNIGE)

Atelier 3: Le défi politique

Sébastien Salerno (UNIGE): «Quand un média meurt, il y a moins de participants aux élections et de votants, on a désormais assez d’études scientifiques qui le prouvent (…) Un journal, ça transforme les gens en citoyens.»

Edwy Plenel
 (Mediapart): «La meilleure garantie de l’indépendance, c’est d’être rentable. Il faut défendre la valeur de l’information et se battre pour elle. La gratuité publicitaire est ce qui détruit politiquement et économiquement la valeur de l’information. Elle corrompt l’information et le débat public lui-même.»

«La campagne NoBillag a été l’objet d’un vrai débat citoyen.»

(Gilles Marchand, SSR)

Gilles Marchand (SSR), à propos de No Billag: «On a vécu pendant 6-8 mois une sorte de stresse +test+. Cette campagne a été l’objet d’un vrai débat citoyen. Il y a eu 50 articles par jour en Suisse. Toutes sortes de milieux se sont posés la question de savoir dans quel type de pays ils veulent vivre. Et le débat a impliqué les jeunes, qui ont massivement voté contre. Le service public a un besoin de posture différente, il doit apprendre à écouter et la question de la légitimité se pose à nous. Le service public doit proposer autre chose ou autrement et il faut réfléchir à cette valeur ajoutée.»

Tibère Adler 
(ancien directeur général d’Edipresse), à propos du rôle des médias dans le débat démocratique: «Le problème n’est pas que financier, il y a aussi l’intérêt pour le débat démocratique qui faiblit. C’est une analyse à trop court terme de dire « soutenez-nous, nous sommes nécessaires au débat démocratique ».»

Sylvain Bolt

Sylvain Bolt

Journaliste Web pour Edito.ch/fr. Diplômé de l'Académie du journalisme et des médias de l'Université de Neuchâtel.

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