Actuel – 20.12.2022

« Le Libre assume le risque économique »

Michel Bührer est président des Journalistes libres romands « depuis un siècle ». S’il a souvent songé à jeter l’éponge, il se réjouit que le comité se soit récemment étoffé. Il évoque la péjoration des conditions de travail, y compris en Suisse romande malgré la Convention collective de travail. Entretien.

Par Jean-Luc Wenger

Edito : Combien de journalistes sont membres des Libres en Suisse romande ?

Michel Bührer : Le groupe de travail d’impressum des Journalistes libres romands (JLR) compte plus de 300 membres. Le fichier est géré par le secrétariat de l’association professionnelle à Fribourg. Mais il arrive qu’un Libre ­oublie d’annoncer son changement de statut auprès d’impressum. Quelqu’un qui trouve un emploi salarié ou qui abandonne carrément ce métier ne le signale pas toujours. D’où ce nombre de membres pas forcément exact.

Qu’est ce qui a changé pour la profession ces dernières années ?

On constate une baisse des revenus, bien sûr. Mais aussi une péjoration des relations de travail entre les journalistes free-lance et les éditeurs. J’entends régulièrement qu’un journal commande un article à un membre des JLR, que ce texte vieillisse dans un tiroir et que finalement il ne paraisse pas. J’ai entendu ce récit à plusieurs reprises. Evidemment, le journaliste libre n’est pas payé…

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Est-que les journalistes free-lance sont également responsables de cette situation ?

En partie dans la mesure où ils n’osent pas taper du poing. Trop souvent, les conditions de travail sont indignes, les ­piges indécentes. Mais ce n’est pas à moi de décider de ce qui est juste, chacun assume ses responsabilités. Le pro­blème, c’est que certains acceptent de travailler en dessous des minimas imposés par la Convention collective de travail (CCT). S’ils acceptent, disent-il, c’est qu’il faut bien vivre mais aussi parce qu’ils aiment leur boulot. Je donne un cours au Centre de formation au journalisme et aux médias (CFJM) intitulé « Free-lance, se vendre, se défendre ». Il est difficile de dire aux étudiants « foncez, c’est génial ! » ni de les décourager. Je trouve que cette pratique du métier est indispensable, d’autant plus que les rédactions ont besoin des journalistes libres.

« Les rédactions ont besoin des journalistes libres. »

Quel est le rôle des éditeurs dans la baisse des tarifs ?

Pour moi, il s’agit clairement d’un abus de position dominante de la part des éditeurs qui ont bien compris que les journalistes aiment leur métier et sont prêts à des concessions. Mais à ce tarif-là, nous sommes dans une spirale descendante. Les éditeurs ont intégré que les rétribution des piges peuvent être imposées à la baisse. Avec impressum, nous avons négocié avec les éditeurs et nous avons ­essayé de leur faire comprendre que, dans le chapitre IV de la CCT romande, les conditions de travail des collaborateurs extérieurs étaient précises. L’association Média ­Suisse, qui regroupe la majorité des éditeurs, a même fait circuler un mémorandum rédigé par impressum pour ­rappeler les ­bases de la collaboration. Sans grand effet.

En fait, le journaliste libre est dépendant de l’éditeur.

L’un des problèmes est que le statut de Libre est compliqué à définir. Il profite d’avantages dont les salariés bénéficient via la CCT, mais pas de tous. Ainsi de la place de travail, du droit à la formation, de l’infrastructure (matériel informatique en particulier), tout ça est à sa charge. Il faut aussi ­différencier entre un indépendant, qui paie son AVS et un Libre pour qui l’éditeur paie la part patronale des charges sociales. Souvent le statut est mixte, ce qui complique la situation. Un avis de droit datant d’il y a une trentaine d’années concluait que nous étions sous le régime des « contrats innommés », ce qui implique une variété de formes.

Et puis, les Libres n’ont pas toujours l’esprit entrepreneur, même s’ils se battent pour trouver des collaborations. Ils ­oublient que le barème CCT de la journée, qui est de ­565 francs les droits multimédias, ne constitue pas un ­revenu mais un chiffre d’affaire et qu’ils assument le risque économique de leur activité. Et que hors CCT, ils peuvent négocier dans un marché libre.

Si la Convention collective n’est pas respectée, à quoi sert-elle ?

Elle offre certaines protections, un cadre de référence dont des barème des minimas. Mais dans le journalisme free-lance, c’est le client qui fait le prix. Essayez donc avec votre garagiste… Les Libres ont intégré ce réflexe même quand ils travaillent pour un mandat hors CCT. Pour de la ré­daction institutionnelle, par exemple, il faut négocier. La ­situation pour les Libres alémaniques est une catastrophe puisqu’ils ne bénéficient pas de la Convention collective. J’ai entendu que certains médias paient parfois 200 francs pour une page.

« Ces statuts multiples renforcent la fragilité des journalistes. »

Est-ce que les Libres qui se tournent vers la communication sont nombreux ?

Sur mandat de la Commission paritaire de la CCT (chargée de veiller à son respect), nous avions effectué une enquête auprès des rédactions romandes en 2017. La majorité disait respecter la Convention collective et en posant nos ques­tions, nous nous sommes rendu compte que ce n’était que ­rarement le cas. L’une des exigences de la CCT est la rémunération au temps consacré. Elle n’est presque jamais respectée, sauf pour les photographes. Du fait de la faible ­rémunération, les journalistes libres se tournent parfois vers la communication et il y a un risque que certains ne ­fassent plus vraiment la différence. Mais nous n’avons pas de données chiffrées.

Quelle est la motivation des membres à participer aux JLR ?

Hélas, ils sont peu intéressés… Sauf quand ils ont un pro­blème. Les JLR constituent un groupe de travail d’impressum dont tous les Libres romands sont membres de facto. Il y a de ce fait une faible identification, contrairement à une section comme celle des photojournalistes, dont une grande partie des membres sont des Libres. Cela correspond aussi a une érosion générale du sentiment d’identité professionnelle, selon moi.

C’était donc mieux autrefois ?

Avant, il y avait plus de médias, plus de place et plus de ­moyens, un peu plus de respect. Le marché était morcelé. Par exemple, 24 heures et La Liberté couvraient deux marchés différents. Je pouvais vendre le même reportage international à L’Hebdo et à la Weltwoche, ancienne époque, ou à L’Illustré et au Tages-Anzeiger-Magazin. La première ­publication couvrait les frais, la seconde était un gain. La ­situation a complètement changé avec les regroupements et Internet.

« C’est le client qui fixe le prix. »

Vous avez toujours travaillé en Libre ?

J’avais commencé comme photographe, puis journaliste texte pour le magazine Radio TV je vois tout, à l’époque où il publiait des reportages. Je livrais texte et photos, au début c’était laborieux… Au fil des ans, j’ai collaboré comme Libre à presque toutes les publications de Suisse romande, avec reprises parfois outre-Sarine, pratiquement toujours en ­livrant texte et photos. J’ai aussi travaillé une dizaine d’années dans le cadre de l’ONU à Genève comme coresponsable d’un site qui se nommait La Tribune des droits humains pour feue l’agence Infosud, en Libre puis brièvement sous contrat.

Comme souvent une chose entraîne une autre et cela m’a amené à organiser avec un journaliste soudanais et une juriste une semaine de formation pour les journalistes au Soudan sur le thème « journalisme et droits humains ». J’adore cette région, les gens sont très attachants. J’y suis ­retourné cinq ou six fois par la suite. Mon dernier reportage au Soudan a été publié en août 2021 sur une page dans Le Courrier. Ces dernières années, j’ai aussi refait du grand ­reportage avec bonheur, publié dans le magnifique trimes­triel La Couleur des Jours.

Quels sont vos projets ?

Je me concentre sur des projets personnels. Depuis 2012 je réalise à New York une série de portraits de gens dont la langue est en danger d’extinction. A vrai dire, il me reste encore deux mandats réguliers liés au journalisme, en plus de quelques formations. Le premier est un magazine pour une coopérative d’habitation, le second – qui me tient à cœur – est la responsabilité éditoriale d’En Quête d’Ailleurs . Chaque année, l’association met en relation de jeunes journalistes de Suisse romande avec des homologues de pays du Sud pour former des binômes qui travaillent sur une thématique commune imposée, en Suisse et dans le pays des partenaires. Les reportages sont publiés dans les médias des participants et mis en ligne sur le site eqda.ch. Les jeunes sont enthousiastes, ça fait du bien !

Michel Bührer, né à Sainte-Croix en 1951, est inscrit au registre professionnel depuis 1979. Photographe et journaliste, il a pratiqué ces deux aspects du métier séparément ou le plus souvent ensemble pour réaliser des reportages complets. Il a collaboré en Libre aux principales publications de Suisse romande, qu’elles soient quotidiennes ou périodiques, avec un penchant pour les thèmes sociaux et politiques et le reportage de longue durée à l’étranger (notamment en Iran, en Palestine ou au Rwanda).

En plus de ses nombreuses publications dans la presse, il a publié sept livres, dont cinq sont issus de projets personnels. Certains travaux photographiques ont aussi fait l’objet d’expositions en Suisse et à l’étranger.

Michel Bührer est président du groupe de travail des Journalistes libres romands. Il a été membre du Conseil de fondation de la Caisse de pension des journalistes d’impressum. Il a aussi fait partie du Conseil suisse de la presse de 2007 à 2020.  mbuhrer.ch

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