Dmitry Skorobutov paie sa résistance face à la propagande russe. Photo: Oliver Vogelsang

Actuel – 20.09.2021

Les difficultés d’un journaliste russe exilé

Le journaliste Dmitry Skorobutov est l’un des rares réfugiés politiques russes en Suisse. Ancien cadre d’une chaîne de télévision à Moscou, il vit mal son statut de demandeur d’emploi à Lausanne. Récit de ce parcours chaotique.

Par Jean-Luc Wenger

Le journaliste Dmitry Skorobutov avait accepté de partager son opinion sur la différence des approches journalistiques en Suisse et en Russie par ­rapport aux sources d’information lors du ­sommet entre Joe Biden et Vladimir Poutine. Une lettre de ce magazine lui avait permis d’être accrédité pour suivre le sommet en tant que journaliste « freelance » le 16 juin à Genève. C’est donc lui qui aurait dû écrire son ressenti ici. Dmitry Skorobutov, 43 ans, est malheureusement malade et a subi, ces jours, une importante opération.

Nous avions rencontré le journaliste russe à Lausanne en juillet, mais Bernhard Odehnal lui avait consacré un très bon portrait dans le Tages-Anzeiger, traduit pour 24 Heures. Bernhard Odehnal a longtemps été correspondant pour l’Europe de l’Est de différents journaux et est maintenant membre de la cellule enquête de Tamedia. Il vit entre Zurich et Vienne.

Besoin d’un emploi. Dmitry Skorobutov est donc réfugié politique en Suisse et vit dans des conditions difficiles à Lausanne. Il le dit, le Centre social d’intégration des réfugiés (CSIR) peine à lui trouver une place qui lui correspondrait : il est surqualifié. « Imaginez la situation, vous vous r­etrouvez dans un pays étranger et vous savez que vous ne rentrerez pas chez vous », explique Bernhard Odehnal. Selon lui, Dmitry Skorobutov aurait besoin d’un emploi qui lui donnerait le sentiment d’être utile, d’avoir un but dans la vie. Car le journaliste russe est très doué en langues, son anglais est très bon, son français excellent. Il vient de ­Krasnoïarsk en Sibérie et il a enseigné les langues à l’université. « Il doit exister un travail pour lui, là où il peut vraiment faire quelque chose de significatif. »

La parution de cet article dans le quotidien vaudois a créé une solidarité dans la rédaction qui a permis au journaliste russe de décrire « son » sommet dans 24 Heures le 26 juin dernier. « Interpréter l’abondante gesticulation du président russe comme un signe de victoire et la froideur de son homologue américain comme un signe de défaite ­revient à analyser les reflets dans le miroir installé à l’entrée de la Villa La Grange, qui a abrité les pourparlers. Cela semble vrai, mais c’est le contraire de ce que l’on voit. Car c’est Vladimir Poutine qui a mis fin au dialogue et quitté ce petit paradis décoré de kilomètres de barbelés », écrivait-il ­notamment.

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15 millions de téléspectateurs

Dmitry Skorobutov est très actif sur les réseaux sociaux. Trop, selon l’un de ses amis, car il écrit franchement ce qu’il pense de Vladimir Poutine. « Il devrait faire preuve d’un peu de retenue, ce serait mieux pour lui. » Il a longuement ­réfléchi avant de quitter la Russie. L’ex-rédacteur en chef du programme d’information « Vesti » sur la chaîne de Russia-1 a connu une certaine notoriété. Sur les 146 millions d’habitants que compte la Russie, 10 à 15 millions regardent ce programme chaque soir. Ses doutes lui sont venus en 2012, lorsque Vladimir Poutine s’est une nouvelle fois fait élire à la tête du pays. Des manifestations ont eu lieu pour protester contre des fraudes électorales. Poutine s’est ­moqué des opposants et le journaliste a refusé de diffuser le message présidentiel.

Il a raconté à Bernhard Odehnal que « ses doutes sont ­devenus de plus en plus forts au fil des ans. Et puis il y a eu l’attaque physique contre lui et la prise de conscience que le système ne le protégerait pas ni ne le défendrait. Ça a été la rupture avec le système. » Lui qui avait été un rouage de l’appareil de propagande de l’Etat. La censure vient-elle ­directement du Kremlin ? « C’est ainsi et il n’est pas le seul à le dire. Tous les journalistes critiques du gouvernement avec lesquels j’ai eu ou j’ai des contacts le confirment », avance Bernhard Odehnal.

Homophobie. Dmitry Skorobutov évoque le climat homophobe qu’il a subi. « Il est devenu une victime, je le crois. Il existe des régions de la Fédération de Russie, notamment la Tchétchénie, où les homosexuels sont persécutés. Je pense aussi que l’homophobie est très répandue dans la société russe », indique Bernhard Odehnal. Je trouve difficile de juger de la pression qu’il subissait ou subit encore. Mais lors de nos rencontres, il m’a toujours semblé qu’il était très tendu. » Il est l’un des rares citoyens de la Fédération de ­Russie à avoir obtenu l’asile en Suisse. Il n’a rien en commun avec les riches Russes installés sur la riviera lémanique : « Ils sont ici volontairement, ils ont des passeports et peuvent se déplacer librement », écrivait Bernhard Odehnal dans son article du 7 mai dans 24 Heures.

« En Russie, j’étais important. Aujourd’hui, je suis un moins que rien. » Dans des reportages sur le blanchiment d’argent sale effectué par la ministre de l’agriculture, il a reçu l’interdiction de diffusion. Certains sujets étaient ­bannis, toute critique de l’Etat est taboue. Dmitry Skorobutov a raconté que lorsqu’un avion de ligne malaisien s’est écrasé au-dessus de l’Ukraine en 2014 abattu par un missile sol-air ukrainien. Le résultat de l’enquête internationale a conclu que le missile avait été tiré par une unité russe. Une in­formation jamais communiquée aux téléspectateurs de « Vesti ». En novembre 2019, Dmitri Skorobutov est donc ­arrivé en Suisse. Il a demandé l’asile et a dû passer deux mois au Centre fédéral d’asile de Boudry (NE), qu’il décrit comme « un moment particulièrement difficile ». Il a en­suite obtenu l’asile et a été hébergé dans un petit hôtel à Lausanne.

* Bernhard Odehnal a été correspondant pour l’Europe de l’Est pour différents journaux. Il travaille aujourd’hui pour la cellule enquête de Tamedia. Il vit entre Zurich et Vienne.


« C’est un miracle »

« La Russie est une dictature », lance le journaliste Bernhard Odehnal. La plupart des médias sont sous le contrôle du Kremlin ou, dans les régions, sous le contrôle de politiciens ou d’oligarques locaux, qui sont à leur tour liés au Kremlin. Les médias indépendants n’existent pratiquement que sur Internet et  même ceux-ci sont constamment soumis à une pression massive. Beaucoup
ont dû s’enregistrer comme « agents étrangers » parce qu’ils reçoivent de l’argent de l’étranger. C’est ce qu’il s’est passé en août lorsque la chaîne de télévision indépendante, diffusée sur Internet, « Doschd » a passé dans cette
catégorie. « C’est un miracle que, dans ces conditions, des rapports indépendants sortent de Russie et il serait important que les quelques journalistes qui ne se plient pas aux diktats du Kremlin reçoivent un soutien moral et économique de notre part. »

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