La fin du Matin papier – 18.06.2018

Les leçons du Matin

Le passage du quotidien orange au tout numérique montre encore une fois l’essoufflement du modèle économique actuel et la nécessité d’explorer des alternatives.

PAR MARIE VUILLEUMIER

Le 7 juin, les rumeurs incessantes sont devenues réalité. Le propriétaire Tamedia a annoncé officiellement la fin du Matin semaine, dans sa version papier. Le quotidien passera au tout numérique le 21 juillet et fonctionnera avec une rédaction de 15 membres. Cela signifie que 41 personnes vont perdre leur emploi, dont 24 journalistes.

Les leçons du Matin

Humour noir à la Une du Matin, vendredi 8 juin 2018.

Cette annonce en pleine période de conciliation auprès de l’office cantonal vaudois a été un choc pour la rédaction. Les syndicats impressum et syndicom exigeaient un maintien du Matin papier et un gel des licenciements pendant deux ans. Ils espèrent encore faire plier l’éditeur durant la procédure de consultation prévue lors de licenciements collectifs.

La fin du Matin dans sa version papier remet sur le devant de la scène la question de la survie des journaux et d’un journalisme de qualité en Suisse. «Le modèle économique abonnement/publicité est devenu trop fragile, il faut réinventer la commercialisation des titres», déclare Philippe Amez-Droz, collaborateur scientifique au Medi@Lab de l’Uni­versité de Genève. «On doit garder ce double financement mais remplacer la publicité par autre chose, par exemple de l’argent public.»

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Surtout, il estime qu’il faut se concentrer davantage sur la façon de monétiser le contenu journalistique. «Nous devons trouver des pistes innovantes, recréer une dynamique positive dans ce secteur», soutient l’ex-journaliste devenu spécialiste des médias. «Les journalistes doivent également devenir des membres actifs de la commercialisation de leur média.»

Pour Philippe Amez-Droz, il est risqué de basculer d’un journal papier à du 100% numérique. La Presse, au Québec, a tenté l’expérience et doit maintenant se battre pour survivre. Néanmoins il se montre plutôt optimiste avec la transition du Matin: «La marque est encore forte, elle pourrait trouver de nouvelles formes de parrainages ou de partenariats.» Il rappelle toutefois que le quotidien orange est un «journal de bistrot»: «Nous sommes ici dans le commercial, il ne s’agit pas d’un journalisme engagé mais populaire, il s’agit d’un journalisme marchand qui doit avant tout être considéré comme un produit.»

Au-delà de la survie des titres, c’est surtout le maintien d’une diversité et d’un journalisme de qualité qui préoccupe l’association Fijou (Financer le Journalisme) et le groupe de réflexion Nouvelle Presse. Dans un communiqué commun en réaction à la mort du Matin papier, les deux organes créés l’an dernier en Suisse romande constatent également l’échec du modèle économique traditionnel de la presse. «Comme le secteur est dirigé par la maximisation du profit, il cherche à réduire les coûts, ce qui en­traîne une baisse de qualité et fait partir les lecteurs», regrette le ­cinéaste Frédéric Gonseth, co-président de Fijou.

L’association et le groupe de réflexion appellent la mise en place rapide d’un nouveau modèle. «Nous voulons créer une ­instance intermédiaire entre les ­titres et les organes de financement publics ou privés», explique Frédéric Gonseth. «L’argent serait redistribué aux journalistes, aux nouveaux médias ou aux médias existants selon des critères égaux, en complément au financement par abonnements.»

Ce nouveau modèle veut favoriser des productions journalistiques de qualité (enquêtes, reportages…) en tenant compte de l’aspect numérique: «En ligne, il faut adapter le contenu et sa présentation aux nouvelles habitudes de consommation», précise Stéphane Rousset, de Nouvelle Presse. «Nous voulons aussi mutualiser les coûts non journalistiques en mettant à disposition une plateforme informatique et une gestion des ressources humaines communes.»

Fijou et Nouvelle Presse planchent depuis une année sur ce projet qui est bien abouti, ils cherchent maintenant des sources de financement. «Il y a de bonnes volontés politiques du côté de Vaud et Genève, on attend qu’elles se concrétisent», affirme Frédéric Gonseth. Des appels d’offres seront en­suite lancés et un jury examinera les projets.

Dès que le soutien financier sera là, le cinéaste est convaincu que la dynamique va s’enclencher et que les projets vont se développer. Mais le temps presse, prévient Stéphane Rousset: «Nous devons mettre en place ce nouveau modèle avant que la plupart des journaux soient morts et qu’il n’y ait plus de journalistes.»

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