La fin du Matin papier – 26.09.2018

Mon dernier Matin

On n’a pas vraiment envie de se lever, n’est-ce pas?» Vendredi 20 juillet, 16h30, salle de réunion de la rédaction du «Matin». Le dernier briefing de la dernière édition du titre en version papier s’achève. J’ai énuméré le contenu des 64 pages de ce numéro historique. Depuis quelques minutes, je sens que ma voix faiblit et que je ne tiendrai plus très longtemps. L’émotion est là, partagée par toute l’assistance, les larmes montent. Et quand il n’y a plus rien à dire, un silence à la fois pesant et fort s’instaure naturellement. Je parcours les visages du regard. Chacun sait que lorsque nous nous serons levés pour aller «boucler», comme on dit, il n’y aura plus jamais de briefing. Plus jamais comme ça.

De ces derniers jours et semaines de travail ensemble, cela a été l’un des instants les plus puissants. Il y en a eu d’autres bien sûr. Comme lorsque nous nous sommes retrouvés dans l’imprimerie à Bussigny vers minuit, pour voir de l’orange sortir une dernière fois des rotatives. La soirée s’était déroulée de manière presque festive. Apéritif, pizza, plaisanteries, souvenirs, discussions anodines sur la vie des uns et des autres: comme un vin d’honneur après des obsèques où le plaisir de se retrouver en famille l’emporte sur la tristesse. En tout cas un moment.

Face aux grandes machines, donc, qui se sont mises à tourner, le sentiment était partagé entre ce temps éminemment symbolique et la fascination qu’exerce toujours ce miracle quotidien consistant, en moins de 24 heures, à produire un journal. Des premiers coups de fil pour réaliser un sujet aux dernières caissettes alimentées, au fin fond du Val d’Hérens ou de l’Ajoie. En observant cette nuit-là le long serpent des paquets de journaux sortis des rotatives puis automatiquement triés et étiquetés en paquets et enfin envoyés dans la bonne camionnette, j’étais fasciné par ce qui est à la fois une prouesse technologique et une industrie dépassée par la déferlante
numérique.

Ce samedi 21 juillet, il s’est passé ce que l’on aurait rêvé qu’il se passe tous les jours. On s’est arraché «Le Matin». Malgré le tirage doublé, nombreux sont ceux qui se sont retrouvés devant un vendeur à court d’exemplaires ou une caissette vide. On y verra une dernière bravade du garnement orange ou un cruel et ultime signe du sort. Qu’importe.

Vu de la rédaction, on a eu l’impression de bien l’enterrer, ce sacré canard. En y mettant tout simplement de l’émotion. Notre émotion et celle des gens. Et plutôt que de seriner le mot «dernier», j’ai envie de dire que cette édition du 21 juillet 2018 était une première: nous n’avions jamais sorti un «Matin» sans actualité, sans météo, sans horoscope, sans annonce coquine, sans résultat sportif.

Les obsèques une fois derrière, toute l’équipe a pu mesurer que c’était bien un deuil et qu’il fallait du temps pour tourner la page. Maintenant que la vie reprend ses droits et que, pour les deux tiers de la rédaction, il s’agit de
retrouver du travail, c’est, au gré de l’actualité, le vide qui frappe. On pense, vainement, aux pages que l’on aurait pu produire sur tel ou tel événement ou phénomène.

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Mais bref. «Le Matin» est donc désormais numérique. Souhaitons-lui bonne chance. Je ne serai pas de cette aventure, n’ayant pas voulu conserver mes fonctions dans ce contexte. Pour la quarantaine de personnes licenciées, il faut maintenant que les conditions de départ se précisent et vite. Et enfin pour tous les désormais ex-collègues de Tamedia comme pour tous qui travaillent dans la presse, songeons aux temps qui viennent car ils seront durs. Je suis convaincu que le contenu d’information a de l’avenir. Mais je suis moins sûr qu’il puisse s’épanouir dans des structures encore bien trop traditionnelles. Pour innover et réinventer, il faudra probablement aller
beaucoup plus loin dans la révolution de la branche que ce qu’on imagine aujourd’hui ou que ce que l’on commence à esquisser ça et là.

L’information, le journalisme, l’écriture ont de l’avenir. C’est ce qu’il faut retenir, malgré l’immense et triste gâchis qu’a été la fin du «Matin» papier. A nous tous d’y travailler, contre vents et marées.

Grégoire Nappey
ex-rédacteur en chef

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