Il aurait fallu parler depuis longtemps de situation d'urgence climatique. Photo: Keystone

Actuel – 06.06.2019

Nouvelles de l’Anthropocène

Même si les journalistes de l’environnement savent à quel point le climat et la diversité des espèces sont en danger, ils n’en parlent pas de manière à pousser à l’action. De surcroît, ils ne parviennent pas à nommer clairement les responsables. Pourquoi?

Par Christian Mihatsch, Chiang Mai

Le journalisme environnemental est né avec le livre «Printemps silencieux» de Rachel Carson. Dans cet ouvrage publié en 1962, la biologiste américaine expose les conséquences de l’utilisation massive de pesticides comme le DDT sur la nature et sur les humains. Son but était d’écrire un livre fondé sur des données scientifiques, mais accessible aux profanes. Le livre a connu un énorme succès et a déclenché une prise de conscience qui a finalement conduit à l’interdiction du DDT et d’autres pesticides aux Etats-Unis, ainsi qu’à l’émergence du mouvement écologiste. Dans son livre, elle aborde également à de nombreuses reprises la relation entre l’humanité et la nature: «Une seule espèce – l’espèce humaine – a acquis la puissance nécessaire [pour modifier la nature de son entourage], et seulement depuis le début du XXe siècle.»

La question se pose alors de savoir si ce pouvoir suffit à notre espèce: «L’humanité est désormais confrontée au défi de démontrer sa maîtrise, non pas de la nature, mais d’elle-même.» Car «l’humanité fait partie intégrante de la nature et sa guerre contre la nature est forcément une guerre contre elle-même».

Soixante ans plus tard, la question n’est plus de savoir si l’on peut pulvériser du poison sur des régions entières par avion. Aujourd’hui, il est question, par exemple, de la présence de micropolluants dans l’eau. L’air est devenu plus propre dans les pays industrialisés. On y a créé des parcs nationaux et les ruisseaux ont été renaturés. Les ours et les loups sont même réapparus en Europe centrale. Après Tchernobyl et Fukushima, de nombreux pays sont sur le point d’abandonner l’énergie nucléaire. Après la catastrophe chimique de Schweizerhalle (BL), les retenues d’eau pour l’extinction des feux ont été agrandies et l’on trouve de nouveau des saumons dans le Rhin à Bâle.

Le journalisme environnemental a contribué, lui aussi, à tous ces succès. L’état du système global s’est cependant énormément détérioré: depuis 1962, la concentration de CO2 dans l’atmosphère a augmenté d’un tiers. Des entomologistes amateurs de Krefeld en Allemagne ont découvert que le nombre d’insectes a diminué de plus de trois quarts ces 27 dernières années.

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C’est là aussi un échec du journalisme environnemental. Rares sont les médias qui ont une rédaction spécialisée dans l’environnement. Les articles qui y sont consacrés sont éparpillés entre les rubriques politiques, économiques et scientifiques. Il nous manque ainsi «the big picture», la vue d’ensemble. De plus, les journalistes de l’environnement ne sont pas parvenus à désigner clairement les responsables. Il ressort d’une enquête de la SSR réalisée il y a deux ans que les Suisses considèrent que la responsabilité de la protection de l’environnement leur incombe personnellement, plutôt qu’à leur gouvernement. Cette posture part peut-être d’une bonne intention, mais elle ne fait rien avancer.

A cela s’ajoute la peur des milieux scientifiques et des médias de passer pour alarmistes. Une étude récente montre que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ne présente pas la gravité des conséquences du changement climatique dans toute son ampleur, ni le degré élevé de certitude des pronostics scientifiques. Corey Bradshaw de l’université de Flinders en Australie, coauteur de l’étude, déclare: «Le degré de certitude est en réalité bien plus élevé que ne le laisse entendre le GIEC et les dangers sont bien plus graves.»

La situation est similaire dans le journalisme environnemental. Le problème ressort clairement dans la notion de «changement climatique». Alors qu’on utilise le mot «crise» à tout bout de champ dans d’autres domaines, les médias emploient le terme de «changement» pour qualifier la seule véritable crise vitale qu’affronte l’humanité. Il aurait fallu parler depuis longtemps de «situation d’urgence climatique».

Se considérer comme faisant partie intégrante de la nature.

L’urgence et le danger de la crise climatique sont néanmoins affirmés avec plus de force depuis octobre 2018. Ce revirement a été provoqué par le rapport du GIEC sur l’objectif à 1,5 degré de l’accord de Paris. Celui-ci montre clairement que les douze prochaines années seront décisives. Si le monde ne parvient pas à réduire ses émissions de moitié d’ici là, il n’y aura plus aucune chance de maintenir le réchauffement en deçà de 1,5 degré.

Ce rapport et la personnalité de Greta Thunberg sont les deux facteurs qui ont donné son élan au mouvement «Fridays for Future». Le fait qu’il a fallu attendre les actions d’une adolescente de 16 ans atteinte du syndrome d’Asperger pour déclencher une prise de conscience mondiale devrait donner à réfléchir à l’establishment climatique et aux journalistes de l’environnement.

Les journalistes de l’environnement devraient cesser de présenter l’achat d’un t-shirt en coton organique comme un geste susceptible de contribuer à résoudre les problèmes climatiques. Le conseil qu’ils devraient prodiguer aux lecteurs qui souhaitent vraiment s’engager pour le climat devrait être plus radical: «Occupez une autoroute! Enchaînez-vous à un excavateur de charbon ou rejoignez le mouvement Extinction Rebellion (XR), qui entreprend justement ce type d’actions!»

L’ancien vice-président des Etats-Unis le disait déjà il y a dix ans: «Il est important d’utiliser des ampoules plus économiques, mais il est plus important encore de changer de lois et de politiques.» Il ajoutait: «La désobéissance civile a une histoire glorieuse. Lorsque l’urgence de la situation et la clarté morale atteignent un certain seuil, je comprends qu’on ait recours à cette forme d’action.»

Un système planétaire. La «clarté morale» ne manque plus depuis longtemps. C’est ce que montre un rapport de l’IPBES, l’équivalent du GIEC pour la biodiversité, publié début mai. En ce qui concerne la prise de conscience de l’urgence de la situation, celui-ci est déjà considéré comme le «rapport de 1,5 degré pour la protection des espèces». Depuis sa publication, on ne peut plus
ignorer que l’humanité doit mettre sous protection jusqu’à la moitié de la planète pour ne pas détruire le réseau fragile des espèces.

Les sujets du journalisme de l’environnement ne doivent plus être dispersés dans les catégories distinctes du climat, de la protection des espèces et de l’économie agricole. Car un dénominateur commun existe entre ces trois domaines: l’utilisation des sols. Trois usages se font concurrence pour celle-ci: nous avons besoin des forêts pour la protection du climat, de nature à l’état sauvage pour la protection des espèces ainsi que de champs pour la production alimentaire. Il en va de l’optimisation du système global «planète Terre». Bienvenus dans l’Anthropocène, dans l’ère géologique de l’humanité.

Comme l’avait déjà souligné Rachel Carson, l’humanité doit, pour se comporter en bonne « hôte » de la planète Terre, se considérer comme faisant « partie intégrante de la nature ». Pour les éditeurs du magazine scientifique Anthropocene Review, « cette manière de penser a pour conséquence de briser l’opposition entre l’humanité et la nature ». Pour faire face à ses responsabilités, l’humanité ne peut plus se définir par opposition à une «nature» qu’elle doit dominer. Elle doit se concevoir comme partie d’un «système planétaire», d’un tout collectif, d’un métaorganisme.

Rachel Carson a écrit: «Le flux de la vie est en réalité une puissance unie, même si elle est composée d’un nombre et d’une diversité infinie de vies individuelles.» Pour le journalisme de l’environnement, cela implique à court terme de promouvoir les questions techniques, économiques et politiques. Sur le long terme, c’est la réponse que nous apporterons à une question philosophique qui sera décisive: que sommes-nous?

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