Actuel – 20.03.2020

Papier versus Web : leur impact sur l’écriture et la lecture

Ecrire pour la presse imprimée ou la presse en ligne, est-ce différent et comment le numérique influence-t-il la qualité de la lecture ? Eclairage.

Par Anna Aznaour

Plus c’est court, plus c’est lu sur le Web ? Pas certain ! Les codes d’un bon article, peu importe son canal de diffusion, demeurent invariables – titre qui intrigue, chapeau qui accroche, paragraphes factuels qui captivent – les manières de lire, elles, diffèrent en fonction du support. Ainsi, un texte imprimé suscite une lecture plus approfondie grâce aux mouvements oculaires qui s’y attardent plus longuement tout en faisant des fréquents retours en arrière dans un effort de mémorisation. Sur internet, en revanche, le regard, sélectif et rapide, ne fait que balayer l’écran, explique le professeur en psychologie Thierry Baccino dans son ouvrage La lecture numérique.

Ce nouveau type de traitement neuronal de l’information induit par la technologie a favorisé la transformation des articles en ligne en mille-feuilles multimédias. Pour Gaël Hurlimann, corédacteur en chef en charge du numérique au Temps et pionnier de cette conversion, le choix d’écriture dépend grandement du sujet abordé : « Lorsqu’en 2007, avec l’équipe de la RTS, nous tournions en Sierra Leone le reportage « Guerre oubliée », la vidéo était le support le plus adapté pour rapporter les témoignages de gens amputés. Un texte écrit aurait eu moins d’impact sur le public que ces images très fortes. En revanche, pour expliquer pourquoi l’économie de ce pays n’arrivait toujours pas à se relever, la rédaction d’un article était le meilleur choix possible pour une thématique aussi abstraite. »

Appétit pour les histoires

A part l’impact de l’image, le contenu en ligne a offert une opportunité d’autodéfense inespérée aux journalistes dont la critique est devenue un sport mondial, souligne quant à lui Matthieu Hoffstetter, responsable Web au magazine Bilan : « Les hyperliens dans un article permettent non seulement d’enrichir les angles de vue des lecteurs mais également de se soutenir entre journalistes. Aiguiller le lecteur vers le travail de qualité de ses collègues, aide aussi bien à corroborer son propos qu’à se prémunir contre les reproches malveillants de ceux qui s’emploient à ternir la crédibilité de la profession ! » Pour retenir l’attention des internautes, il mise sur une titraille musclée et une introduction davantage explicite que pour les articles destinés à l’impression.

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Techniques adoptées également par Léa Gloor, responsable Web d’Arcinfo, qui par ailleurs fait état de leur nouvelle stratégie : « Depuis 2018, nous valorisons l’ensemble de nos contenus grâce au dispositif qui permet le transfert des articles de notre site internet vers notre programme de mise en page. Ecrits directement dans l’outil de mise en ligne (CMS), ils sont publiés sur le Web – gratuitement ou pas – avant leur parution dans le journal, ce qui les rend, tous, accessibles au public sur l’ensemble des supports. Il est à noter que ce n’est pas la longueur du texte qui conditionne son succès sur internet mais plutôt sa thématique. Nos lecteurs ont un vrai appétit pour les histoires locales, qu’il s’agisse de portraits de personnalités neuchâteloises, de témoignages ou encore de politique régionale. »

« Ce n’est pas la longueur du texte qui conditionne son succès sur internet. »

Léa Gloor, responsable Web d’Arcinfo

Bien que le Web ait révolutionné les habitudes de lecture, il n’est, contrairement aux idées reçues, pas le seul responsable de la crise de la presse imprimée. Le vrai problème se situe en réalité du côté de la distribution. « Depuis que Naville a été racheté en 2016 par 7Days, c’est devenu pire encore…Le papier ? Oui, le public l’aime et nous le réclame ! », confient cinq responsables genevois de petits kiosques indépendants. Des quotidiens livrés en retard et en quantité insuffisante, sans parler des titres étrangers demandés par les clients et fournis une fois sur dix, voire jamais. « C’est à croire qu’ils veulent que l’on ferme… »

Cette tyrannie de la digitalisation galopante qui empiète sur les habitudes tant de lecture que d’écriture sur le support papier a pourtant des conséquences mondiales qui alarment les chercheurs depuis déjà une décennie. Selon l’étude PISA 2018 de l’OCDE, rien qu’en Suisse, 24% des élèves du secondaire n’atteignent pas le niveau minimal de lecture. Et ceux qui utilisent des appareils numériques pendant leurs cours scolaires dans la discipline en question, obtiennent des résultats statistiquement moins bons que leurs pairs qui apprennent sans. Des constats corroborés par une qualité d’orthographe et de la compréhension du texte en chute libre que l’avènement récent de l’assistance vocale risque d’aggraver.

Des conséquences apparemment bien connues des cadres du digital de la Silicon Valley dont les enfants ne pratiquaient pas du tout l’écriture numérique dans leurs écoles privées, révélait Nick Bilton dans le New York Times en 2014. Trouver un équilibre entre le papier et le numérique se dessine dès lors comme une urgence mondiale dans laquelle la presse – imprimée et en ligne – a un rôle d’éclaireur à jouer…

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