Actuel – 17.06.2019

Quand l’info vaudoise venait de Zurich

Le quotidien 24 heures s’est longtemps contenté d’être le porte-voix du gouvernement. La rédaction reprenait docilement les communiqués officiels et oubliait d’enquêter. Mais les temps changent.

Par Jean-Luc Wenger

En février 2018, le conseiller d’Etat vaudois Pascal Broulis assiste aux Jeux olympiques de Pyeongchang lorsque l’affaire de son optimisation fiscale éclate. Le Tages-Anzeiger, après une enquête fouillée, révèle que le ministre des Finances habite Lausanne mais continue à payer ses impôts dans sa commune de Sainte-Croix où il est également domicilié. Cette spécialité vaudoise pose un autre problème, politique: Pascal Broulis est l’élu du district Jura-Nord Vaudois. En Corée du Sud, le ministre, surpris et fâché, répond sèchement par écrit. Il faudra attendre le 3 mars pour qu’il daigne donner quelques explications.

Le correspondant en Suisse romande du Tagi, Philippe Reichen, ne lâche pas son os, ce qui lui vaudra une plainte pour atteinte à l’honneur et une demande en dommage et intérêts de 75 000 francs de la part de Pascal Broulis. A 24 heures, tout le monde savait mais personne n’avait jugé utile d’enquêter. Pourtant, Philippe Reichen travaille au sein de la rédaction du quotidien vaudois, appartenant aussi au groupe Tamedia. Selon un observateur neutre, cette affaire découle d’une longue histoire, avec des hasards et un fait majeur. «Philippe Reichen est un pur journaliste d’investigation, têtu et teigneux. Il n’a peur de rien. Ce n’est pas vraiment le profil des journalistes de 24 heures.»

Aujourd’hui, on privilégie l’enquête. Y compris celle qui gratte.

Secouer le cocotier. Comme tous les intervenants, ce journaliste de 24 heures tient à l’anonymat: «C’est vrai, il n’y a jamais eu cette culture d’aller chercher l’information.» Il évoque néanmoins la période durant laquelle Jacques Poget, au début des années 2000, dirigeait la rédaction. Il raconte une anecdote révélatrice. Le Conseil d’Etat était en conflit avec le chef du contrôle des finances. Ce dernier avait trouvé des failles dans le système au centre social de Lausanne. Le gouvernement voulait étouffer l’affaire. Le journaliste Michel Pont avait alors sorti les éléments, avec l’appui de la rédaction en chef. Michel Pont est aujourd’hui au service de l’Etat dont il est un fidèle serviteur.

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Pour un autre observateur de la politique vaudoise, la thèse des liens incestueux entre les autorités et la presse est intéressante, mais l’attentisme du principal quotidien vaudois ne tiendrait pas uniquement aux rapports rapprochés ou aux liens tissés. Il ne faut pas oublier que depuis la sévère crise des années 1990, ce canton fonctionne bien. La génération Maillard-Broulis a très bien fonctionné. Cette alliance entre socialistes et radicaux a assuré une grande stabilité. «Aujourd’hui, le gouvernement est fort, la classe politique aussi, ce sont des gens rusés. Il fallait Philippe Reichen pour secouer le cocotier.» Lui a un regard différent, de l’extérieur, car cette grande alliance gauche-droite a étouffé les critiques.

Longtemps, 24 heures a été la vache à lait du groupe Edipresse. Le quotidien était presque devenu l’organe du Conseil d’Etat, le journal officiel. Le contenu rédactionnel importait peu, c’était d’abord une pompe à fric. Aujourd’hui, le quotidien n’assiste plus à toutes les conférences de presse de l’Etat. Et n’hésite pas à prendre un angle qui n’entrerait pas en considération pour le gouvernement.

Le meilleur exemple est la votation sur RIE III en 2015. 80% des votants ont accepté ce compromis typique de la politique radicale-socialiste. Le quotidien 24 heures offrait alors un supplément électoral à l’Etat et donnait son éditorial au ministre des Finances Pascal Broulis : Point culminant des intérêts partagés entre l’Etat et un média. D’ailleurs, on ne touchait pas à Pascal Broulis, il a remonté les finances du canton, accordé le plus grand nombre de forfaits fiscaux, attiré des multinationales comme Monsanto ou les cigarettiers. Le rédacteur en chef de l’époque, Thierry Meyer, semblait d’ailleurs vouloir protéger à tout prix ses propres ambitions. A la rédaction, on se souvient d’un sujet sur les passe-droits obtenus par certains socialistes en ville de Lausanne, lorsque des figures du parti bénéficiaient d’appartements subventionnés.

Thierry Meyer, sur pression, avait interdit la publication. Il n’a d’ailleurs pas toujours défendu sa rédaction contre des intérêts économiques ou politiques. Il est aujourd’hui au service du millionnaire Frederik Paulsen, lui qui avait offert une série d’été dans le Grand Nord à 24 heures. Depuis août 2017, le nouveau rédacteur en chef, Claude Ansermoz, se démarque en encourageant l’enquête, y compris celle qui gratte et qui ne plaît pas au gouvernement.

 

Voir aussi:

Le vrai journalisme est bien défendu
par Thierry Meyer

Droit de réponse
de Tamedia Publications Romandes SA

 

 

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