Sophie Hostettler est responsable du site d’information régionale ajour.ch. Photo: Peter Samuel Jaggi

Actuel – 20.12.2022

Bienne, biotope du bilinguisme

Le groupe biennois Gassmann regroupe cinq médias différents – et deux langues – sous un même toit. La convergence, en place depuis une année, commence à bien fonctionner.

Par Jean-Luc Wenger

A Bienne, le « Communication Center » affiche en grand les raisons sociales qui l’occupent. ­Le Journal du Jura, le Bieler Tagblatt, la radio Canal 3 (une fréquence germanophone, l’autre francophone) et TeleBielingue. A deux pas de la gare, le bâtiment cubique d’un vert un peu passé porte aussi le logo du dernier-né : le site Internet d’information ­régionale ajour.ch. C’est unique en Suisse, l’open space regroupe les cinq rédactions. Et en deux langues, s’il vous plaît. La séance de rédaction commune débute à 8h33 pour que le présentateur du flash radio de 8h30 puisse rejoindre l’équipe.

La veille, le Hockey Club Bienne (EHCB) a de nouveau remporté une victoire et l’on sent une certaine fierté dans le groupe. Le reporter de Canal 3 annonce qu’il a encore une interview non diffusée d’un joueur. « Dans les deux langues ?», demande le chef du jour. Comme la réponse est affirmative, le son ira enrichir le site ajour.ch. A l’heure de mettre sous presse, le HC Bienne est solidement ancré dans le trio de tête.

Traducteurs professionnels. Tous les journalistes – y compris ceux de presse écrite – sont équipés d’un smartphone qui permet de réaliser de petites interviews grâce à un micro performant et une lampe relativement puissante. Mais, évidemment, pour une conférence de presse ou un événement important, les images re­viennent à TeleBielingue. Parzival Meister, rédacteur en chef adjoint, développe : « Si Canal 3 a un sujet francophone intéressant, il est adapté rapidement pour le site Internet. Dans un deuxième temps, il peut être traduit et adapté pour la version alémanique d’ajour.ch. »

Si l’histoire est complexe et si elle est destinée aux jour­naux « papier », on fera appel à un traducteur profes­sionnel. Avec ce que connaissent tous les médias qui ­traduisent : des longueurs de textes parfois étonnamment ­différentes… Un problème que ne connaît pas Tele­Bielingue puisque les émissions se font directement dans les deux langues.

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Parmi les sujets du jour, le procès qui s’ouvre la ­semaine suivante à Moutier. Celui d’un clan familial kosovar qui aurait acheté des femmes dans les Balkans pour les marier de force dans le Jura bernois. Ce sinistre procès a attiré des journalistes de toute la Suisse. Le 24 novembre, le verdict tombait : les cinq hommes ont été libérés de presque toutes les infractions qui leur étaient reprochées.

« Au début, nous avons sous-estimé les approches différentes entre Romands et Alémaniques. »

Sophie Hostettler

Une Ville sans budget. Ce tour de table, en présence d’une douzaine de journalistes, se termine par un long débat sur la manière de parler du serpent de mer actuel : le budget de la Ville de Bienne. Un thème sur lequel chaque parti politique donne une conférence de presse. Faut-il toutes les couvrir ? Chaque média choisit son approche, Le Journal du Jura, par exemple, concentrera toute la matière sur des pages thématiques régulières.

Durant la campagne, les débats ont été vifs. Mais le ­dimanche 27 novembre, la décision tombe abruptement : le peuple refuse à 69 % les deux variantes du budget soutenues par la gauche pourtant majoritaire au législatif communal. La deuxième ville du canton commencera l’année 2023 sans budget. Et si aucune solution n’est trouvée jusqu’au 30 juin, c’est le Canton de Berne qui devra établir ce budget.

Sophie Hostettler, directrice des rédactions durant la phase de création de la convergence, est responsable aujourd’hui du site ajour.ch lancé en mars 2022. Pour la mise en place de cette machinerie compliquée, elle a été accompagnée par Parzival Meister et Kevin Gander. ll fallait bien trois personnes pour assurer la coordination. Il était clair dès le départ que le site serait payant, même si un tiers des contenus restent gratuits. Logiquement, les sujets proposés par la radio et la télévision, mais pas uniquement. « Il faut parfois trouver des ­compromis, hiérarchiser les sujets, mais il y a une belle ­dynamique ! »

« Après une année, on peut dire que ça tourne », ­relève Sophie Hostettler, qui était directrice des programmes à la télévision régionale TeleBielingue. Comme elle aime être avec ses équipes, elle continue à présenter les informations une fois par semaine. Pour le site Internet, elle écrit, relit, agrège. « Je me sens ­proche de mes collègues. J’adore quand les gens ont des idées, tous ces moments de partage. »

« Si Canal 3 a un sujet francophone intéressant, il est adapté rapidement pour le site Internet. »

Parzival Meister

Pour elle, le bilinguisme se vit au quotidien, naturellement : « C’est notre ADN, notre biotope. Chacun parle sa langue mais doit aussi être capable de comprendre l’autre », note encore ­Sophie Hostettler. « Dans notre équipe, il y a deux ou trois jeunes qui sont capables de faire des « liveticker » en allemand et en français durant les débats du Conseil de Ville » (le Parlement ndlr.). « Au début, nous avons sous-estimé les approches différentes entre Romands et Alémaniques. C’est le cas sur l’école notamment. »

Une zone floue. Au début, la convergence n’était ­évidente pour personne mais ça se met en place. « Nous sommes bien sûr tous sous pression », lâche la rédactrice en chef d’ajour.ch. Il faut imaginer qu’avant, les rédactions étaient concurrentes. Et aujourd’hui, un journal « papier » peut récupérer un son de Canal 3. Il ­y a toujours moins de spécialistes, tout le monde fait tout et les journalistes doivent vraiment travailler ensemble.

« L’Ofcom impose aux télévisions régionales de diffuser chaque jour 10 minutes de contenu relevant pour avoir droit à la redevance », rappelle Sophie Hostettler. Elle considère qu’il y a une zone floue dans le canton de Berne à propos de ces critères. A partir de quand un ­fait divers devient-il une info ? Trois à quatre JRI (journaliste reporter d’image) travaillent chaque jour pour . « Il faut en permanence chercher l’équilibre pour arriver aux minutes requises avec des infos microlocales, c’est là que nous mettons toutes nos forces. »

Pour les médias écrits, les nouvelles de politique ­cantonale sont en partie réalisées par Le Journal du Jura, le Bieler Tagblatt, lui, fait appel aux articles de la Berner Zeitung. En plus de collaborations avec Tamedia, le groupe Gassmann travaille également avec CH Media pour les rubriques « Suisse » et « Monde ». Mais le plus ­important, c’est ce que chantent les fans du hockey club ­local : « Ici c’est Bienne ! »

La séance du matin réunit les représentants de cinq rédactions.

La séance du matin réunit les représentants de cinq rédactions. Photo: Peter Samuel Jaggi

Trois mousquetaires

Parmi les 240 employés du groupe Gassmann, une centaine sont des journalistes. Marc Gassmann, président du groupe, s’est vu contraint de céder son entreprise à Fredy Bayard en décembre 2020. Le patron avait expliqué à ce moment-là ­qu’il ne vendait pas pour des raisons économiques mais bien parce qu’aucun membre de sa famille ne souhaitait poursuivre l’aventure de ce groupe fondée en 1850. Ainsi, après sept générations de Gassmann à la tête du groupe, cette longue tradition s’éteignait.

En septembre, le groupe Gassmann a nommé son nouveau directeur général qui succédera à Eric Meizoz. Il s’agit de Kevin Gander. Agé de 36 ans, il a fait partie des trois mousquetaires qui ont amené la convergence et le site ajour.ch. Il dirigeait jusqu’à maintenant le département Digital, organisation et processus après avoir connu les plus hautes fonctions à Canal 3 et TeleBielingue.

Pour la petite histoire : il y a une vingtaine d’années, un journaliste avait été licencié par le groupe Gassmann. Marc Gassmann, fondu de hockey sur glace, assistait aux matches régulièrement. Un soir, devant le Stade de glace de Bienne (devenu une moderne Tissot Arena), il voit son ancien collaborateur au chômage vendre des pucks pour tenter de nouer les deux bouts. Le lendemain, il décide de le réembaucher… Un conte de Noël !

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