Actuel – 21.03.2022

Journalisme, parent pauvre et snobé de la littérature

Pourquoi être écrivain est plus prestigieux que d’être journaliste, alors que plus d’un tiers des lauréats du prix Nobel de Littérature sont des journalistes ? Enquête.

Par Anna Aznaour

Sept marins perdent la vie dans le naufrage de leur navire en mer. Le seul survivant du drame accepte de raconter l’événement à un journaliste. Les jours qui suivent, ce dernier va tenir en haleine tout le pays avec sa chronique de quatorze articles où il relate les faits. Et ce, bien que l’issue de l’affaire soit connue de tous.

Alors que le journal s’arrache grâce à ses écrits sur l’actualité, le jeune homme, mal rémunéré, se tourne vers la littérature. A l’instar de beaucoup de ses collègues. Et en 1982, à l’âge de 55 ans, c’est enfin la consécration : Gabriel García Márquez reçoit le prix Nobel pour Cent ans de ­solitude, son roman au réalisme magique.

Tout comme beaucoup d’autres journalistes avant et ­après lui, parmi lesquels Ernest Hemingway, Albert Camus, John Steinbeck, etc. Pourtant, aujourd’hui, dans la perception du public, un mur invisible sépare le journalisme de la littérature. Une cloison qui relègue le premier au statut de l’artisanat périssable, tandis que la seconde est érigée en art intemporel. Pourquoi ? Sept éditeurs romands ont accepté de partager leur point de vue sur la question.

Le jetable est rejeté. Le cycle de vie des écrits semble être l’un des indices clés de la compréhension de cette ­différence de statut et de reconnaissance. Pour Cathy ­Roggen-Crausaz, fondatrice des Editions du Bois Carré, la faute incombe aux enjeux commerciaux, très différents qu’il s’agisse du journalisme ou de la littérature. « La similitude principale entre la presse écrite et la littérature est que, dans les deux domaines, au début, on gagne des clopinettes. Pour ce qui concerne les livres, il peut s’agir d’un à deux francs par exemplaire. »

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Elle poursuit : « Mais si l’ouvrage devient un best-seller, son succès commercial va rejaillir sur l’auteur, sous forme aussi bien financière que de notoriété personnelle. Or, ce n’est guère le cas dans le journalisme. A moins de recevoir un prix journalistique ou encore de déployer sa plume dans les colonnes d’un titre très prestigieux, la plupart des journalistes demeurent souvent dans l’ombre. Et ce, malgré la qualité et l’importance de leurs textes, dont le succès des ventes ne se répercute pas sur leur rémunération. Ces écrits eux-mêmes sont voués à l’oubli, puisque le journal finit à la poubelle le lendemain. »

Un talent commun. Tandis que Sophie Rossier, directrice des Editions Favre, avance une autre explication de cette inégalité de statuts : « J’ai l’impression que le fait d’être écrivain est considéré comme une vocation, qui s’apparente aussi à un luxe, celui de vivre de ses créations. Etre journaliste est, en revanche, vu comme un choix, qui de plus est opéré par nécessité économique. Personnellement, je ­considère que le talent peut être tout à fait commun aux deux et qu’il y a beaucoup plus de perméabilité entre le journalisme et la littérature qu’on veut bien le reconnaître. En est l’une des preuves l’ouvrage Cellule dormante du journaliste Christian Lecomte, que nous avons publié et qui a été récompensé par le Prix littéraire Roman des Romands. Là, on peut clairement parler de l’apport de son travail et de son expérience de reporter dans ce récit fictionnel qui traite d’un sujet d’actualité : enrôlement des jeunes dans la filière djihadiste. »

Mais il y a encore la question du style. Cette fameuse allure expressive qui distingue les textes littéraires des articles journalistiques. Leur principale différence est dans le r­apport à la réalité, à en croire l’éditeur Bernard Campiche, qui affirme : « Quand on est journaliste, on relate les faits. Un écrivain, lui, donne son point de vue de narrateur. » A cela, Caroline Coutau, directrice des Editions Zoé, rajoute l’universalité du message qui, avec le style, est la composante fondamentale d’une œuvre littéraire destinée à la postérité. Pour l’éditrice, lors de l’exercice de son métier, le style du journaliste qui doit réagir à l’actualité, c’est-à-dire à l’éphémère, est bien différent et moins personnel. Elle note cependant la capacité des professionnels de talent à jongler avec des formes narratives. « Finalement, la pratique de ce métier pourrait s’apparenter à celle de l’exercice de la barre chez une danseuse. Ecrire tous les jours confère une aisance que d’autres ont peut-être moins. »

« Le journalisme mène à tout…
à condition de pouvoir en sortir. »

 

De l’authenticité. Un avis partagé par Pascal Ortelli, ­directeur des Editions Saint-Augustin, qui confie : « Pour notre nouvelle collection Terres d’encre, nous collaborons essentiellement avec des journalistes. Un choix délibéré
car, à part leur belle plume, ce qui nous intéresse, c’est ­précisément leur objectivité. Elle confère une dimension d’authenticité à cette série d’ouvrages dont l’objectif est d’immortaliser des parcours, récits de vie, expériences ­personnelles aussi bien des individus que des institutions qui font appel à nous. »

Considérant cette proximité des journalistes avec le réel, comment se fait-il alors qu’ils soient autant dénigrés par rapport aux écrivains ? Pour Michel Moret, directeur des Editions de l’Aire, la réponse est simple : « Le grand public n’aime pas se voir dans ce miroir que lui tend le journaliste. Il est conscient de sa faiblesse et de son ignorance, mais il ne veut pas le savoir. Dignité oblige ! Et quand cette vérité est trop évidente, il fait le procès des élites… »

Résumé d’un divorce. Parlant d’élite, il fut un temps où les journalistes en faisaient partie. Cet âge d’or concerne surtout le 19e siècle, durant lequel les journaux cherchaient de belles plumes et employaient des écrivains. Ainsi, Alexandre Dumas et Emile Zola, parmi tant d’autres, en feront partie, et perceront d’abord comme journalistes avant de gagner de la renommée en tant qu’écrivains. Le vrai divorce entre la littérature et le journalisme s’opérera au 20e siècle, lorsque la presse écrite va professionnaliser le métier de journaliste en créant des standards de langage, puis d’éthique.

Après cette mise à distance avec les belles lettres, aujourd’hui, le style de la presse flirte avec les codes du marketing, pour le plus grand bonheur des ignorants et la consternation des connaisseurs. De plus, les campagnes de propagande de certains titres deviennent tellement évidentes que la confiance n’est plus. Demain, selon toute vraisemblance, les deux seules choses qui resteront ­constantes seront, sans surprise, la censure et l’exode des journalistes vers d’autres horizons. Remarquons qu’en Suisse, ce métier enregistre le plus faible nombre de ­retraités. Pourquoi ? On se le demande…

« Le journalisme mène à tout… à condition de pouvoir en sortir », disait Jules Janin, journaliste et écrivain. Chez ­Cathy Roggen-Crausaz, il a transformé les professionnels des médias en conteurs, spécialisés en botanique et en mythologie, qui nimbent les plantes d’un univers magique. C’est aussi cela, la littérature, un espace inespéré de liberté où, las des contraintes de leur journal, de l’envie voire de la haine suscitée par leur travail bien fait, certains journalistes se réfugient.

Ainsi, dans ses quatorze articles parus dans le quotidien El Espectador, le journaliste Gabriel García Márquez avait révélé un mensonge d’Etat : les sept marins colombiens du navire de guerre Caldas n’avaient pas péri à cause d’une tempête en mer. C’est une cargaison interdite, mal arrimée, qui avait fait sombrer leur bateau ! Révélation choc qui lui vaudra des menaces de mort. Contraint de quitter sa Colombie natale pour se réfugier en Europe, ce sera l’occasion pour lui de se vouer à la littérature. Est-ce que l’on aurait entendu parler de ce talentueux et courageux journaliste s’il n’était pas devenu écrivain ? Ou encore de ses valeureux collègues Honoré de Balzac, Lev Tolstoï, Jack London, George Orwell, Svetlana Alexievitch, Hrant Dink, etc., dont les révélations ont fait trembler les gouvernements ? Rien n’est moins sûr…

 

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