Actuel – 16.04.2018

Les défis du «cinquième pouvoir»

Dans un article à paraître dans la revue scientifique «Sur le journalisme», Gilles Labarthe décrit l’étude universitaire qu’il a menée, pour sa thèse de doctorat, auprès de journalistes d’investigation en Suisse. Elle conclut à un accroissement des difficultés de l’enquête. Extraits.

La notion de 5e pouvoir

Elle a d’abord été proposée par Tom Baistow, au milieu des années 1980, pour explorer et décrire la manière dont une certaine catégorie d’acteurs (fonctionnaires de l’administration; politiciens et leurs porte-parole; responsables des relations publiques du secteur privé; chargés de communication de lobbies et de groupes de pression…) influencent et conditionnent les productions journalistiques.

Qui fait de l’investigation?

D’après les estimations des personnes interviewées, très peu de journalistes feraient encore de l’enquête à temps complet en Suisse; seuls quelques dizaines environ de manière ponctuelle. En ce qui concerne la presse écrite, plus aucun des quotidiens d’information romands (sur une quinzaine de titres) ne dispose d’une unité ou d’une page régulière dédiée à l’investigation, identifiable comme telle. Le média consacrant le plus de moyens à ce genre journalistique reste Le Matin Dimanche. Avec la SonntagsZeitung, titre du même groupe de presse (Tamedia), il partage une cellule enquête basée à Berne. Elle est composée de quatre journalistes germanophones et trois romands.

Les sources officieuses sont «indispensables»

Les douze journalistes interrogés ont tous insisté sur la fréquentation de différents «milieux» et sources privilégiées permettant de se constituer un vaste carnet d’adresses. Bien plus que les rapports réguliers avec des fonctionnaires et des sources officielles, les rapports ­suivis avec des sources officieuses ont été présentés comme indispensables. Dans le processus d’enquête, les indications et informations confidentielles délivrées par des responsables publics et politiciens parlant en off, des responsables locaux et régionaux du secteur privé, avocats, agents de renseignement… représentaient une solution rapide pour résoudre le cas échéant des blocages d’accès aux informations imposés par des fonction-naires des autorités approchées, ou servir de contrepoint à leur absence de réponses, refus d’entrer en ma­tière ou formules de no comment.

Les dimensions régionales et locales ont été privilégiées dans la majorité des sujets d’enquête mentionnés comme exemples, et publiés par les intervenants: malversations dans des banques privées et cantonales; dysfonctionnements de centres sociaux ou d’hôpitaux; maltraitance dans les EMS; cas de pédophilie au sein des écoles ou de l’Eglise catholique; bavures policières; affaires d’espion­nage et de corruption; conflits d’intérêts entre services publics et lobby pharmaceutique; pratiques de fraude dans les milieux de la viticulture; et cetera.

Entre collaboration et confrontation

Sur douze journalistes, six seulement évoquent la possibilité, plutôt ponctuelle et au cas par cas que régulière, de modes collaboratifs avec les sources administratives, qu’elles soient fédérales, régionales ou locales. Evoquant une «perte de temps» dans leurs démarches ­auprès des administrations, les six journalistes restants (travaillant tous pour la presse régionale et locale) se bornent à déployer deux modes, essentiellement. D’abord, le mode de négociation. Ce mode est perceptible dans des expressions telles que «trouver un arrangement», «une marge de négociation». D’autres expressions renvoient à l’habilité du journaliste à «bricoler» avec les situations et ressources en présence, dans une di-mension tactique: «jouer là-dessus», «feinter»; «jouer avec les sentiments», «prêcher le faux pour avoir le vrai», «bluffer», «être un peu coquin», «un peu malin», «un peu voyou»… La limite étant de «ne pas faire des trucs en-dehors des clous», pour ne pas perdre le contact avec les ­interlocuteurs officiels ou des possibilités d’ouverture.

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Le mode conflictuel est décrit comme étant le plus fréquent par l’ensemble des journalistes. On le retrouve dans des expressions plus radicales, entre autres lorsqu’il s’agit de faire face à un blocage: «jouer du bâton et de la carotte», «faire une confrontation», «rentrer dans une procédure», «imposer un délai», «forcer la main», «faire du chantage», «mettre la pression», «pression médiatique», «utiliser comme une arme», «harceler»… Ce mode conflictuel peut inclure des solutions de dernier recours, à la limite des «pratiques déloyales», comme l’enregis­trement clandestin, ou l’entretien-surprise, ou interview menée à l’improviste, non annoncée. Ces pratiques présentent toutefois le risque de remettre en jeu la relation de confiance avec les sources officielles voire, de mener vers une rupture définitive, sans retour: le journaliste est alors grillé auprès des administrations concernées et de sources qui s’estiment piégées.

Témoignages cités

«Il y a quelques années, j’avais les numéros de portables de l’ensemble des conseillers d’Etat de Suisse romande. Aujourd’hui, il faut écrire à l’avance les questions au porte-parole, qui regarde si éventuellement il peut déranger le conseiller d’Etat. C’est un sacré changement!»

«Je me rappelle très bien d’un attaché de presse qui me dit: «Oui, je ne peux pas vous répondre, mais donnez-moi vos questions.» Ma source me rappelle très vite, elle me dit:

  • Ecoute, je peux plus te parler au moins pendant trois semaines – un mois, là, ils sont en train d’enquêter.
  • Mais comment ils savent ça?
  • Bah, écoute… tu as posé deux questions, ils sont remontés très vite vers moi.»

Conclusion

La majorité des journalistes rencontrés estiment que, du fait de leur maîtrise par des acteurs du 5e pouvoir, les usages des TIC et leurs implications dans les relations ­sociales comportent désormais plus de risques que d’avantages. Ces risques renvoient notamment aux dimensions économiques des stratégies déployées par les sources officielles, qui exploitent des contraintes de temps, de budget et de moyens à disposition des rédactions, dans un contexte de crise accentuée des modèles d’affaires frappant en premier lieu la presse locale en ­Suisse romande, depuis une vingtaine d’années.

Le résumé
Cette contribution est basée sur une série d’entretiens semi-directifs menés en 2014-2016 avec douze journalistes d’investigation travaillant ou ayant travaillé en Suisse dans les médias locaux, et mobilise la notion de «5e pouvoir» afin de mieux distinguer les trois principaux modes (collaboratif, de négociation, conflictuel) caractérisant les relations entre journalistes et sources officielles. L’objectif est de mieux comprendre en quoi le mode conflictuel peut être lié directement ou indirectement à des usages des technologies de l’information et de la communication (TIC) par des fonctionnaires d’administrations, limitant de fait le «4e pouvoir» traditionnellement attribué aux médias.
Le focus est mis sur les dimensions économiques de ces stratégies, dans un contexte de crise accentuée des modèles d’affaires frappant en particulier la presse locale en Suisse romande depuis une quinzaine d’années. L’étude dresse une typo­logie de dix principales contraintes systématiquement identifiées par les journalistes, affectant leurs moyens d’investiguer voire, leur réputation et identité profession­nelle:
La canalisation des demandes d’information; la surabon­dance d’informations officielles; le renforcement des procédures d’accès; les blocages et non-entrées en matière des auto-rités; les risques de traçage des activités; l’exclusion de journalistes «blacklistés»; les perquisitions et la cybersurveillance; la protection des sources; la rupture de la relation de confiance; les réécritures.
L’étude conclut sur une «nécessaire réticence» des prati­ciens à définir en quoi consiste précisément le journalisme d’investigation, quelles sont ses limites et ses savoir-faire, comme moyen de conserver des avantages tactiques dans les rapports aux sources.

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