Actuel – 20.06.2022

« Lutter contre l’impunité est essentiel »

Début avril, l’ONG Presse Emblème Campagne (PEC) s’alarmait, de Genève, du grand nombre de journalistes tués au cours des trois premiers mois de l’année. La hausse atteignait plus de 150% avec 38 victimes dans 15 pays par rapport à la même période de l’an dernier. Entretien avec le président de la PEC (www.pressemblem.ch), Blaise Lempen.

Interview per Jean-Luc Wenger

Journaliste et écrivain, Blaise Lempen nous reçoit chez lui, à Féchy, un village tranquille plus connu pour ses étiquettes de chasselas (et le contenu de ses bouteilles) que pour la géopolitique mondiale. Pas loin d’Aubonne, donc de Morges, entretien dans son paisible jardin.

EDITO : Nous venons de vivre deux crises mondiales affectant la sécurité des journalistes, la pandémie du Covid et la guerre en Ukraine. Qu’est-ce qui a changé pour les journalistes avec l’apparition du Covid ?

Blaise Lempen : Depuis le début de la crise sanitaire, les journalistes ont été particulièrement exposés. De par leur profession, certains d’entre eux ont dû rester au contact des gens, témoigner sur le terrain. Ils ne pouvaient évidemment pas pratiquer le télétravail ! Ils ont été au contact de personnes porteuses du virus et ont dû se rendre dans les hôpitaux. Or, ils manquaient souvent de protection dans plusieurs pays. Nous avons plaidé pour une vaccination prioritaire avec le soutien d’associations locales.

Où ces problèmes étaient-ils les plus aigus ?

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En Amérique latine en général, au Brésil en particulier. Là, les difficultés ont été énormes, faute de politique de santé publique correcte. En 2 ans de pandémie, au moins 2000 journalistes ont succombé au virus dans le monde. Les pays avec la plus forte mortalité ont été le Brésil, l’Inde, le Pérou, le Mexique, la Colombie puis les Etats-Unis.

Comment jugez-vous la situation des journalistes aujourd’hui en Ukraine ?

L’Ukraine vit une situation dramatique. J’ai l’impression d’assister à une répétition de la situation en Syrie entre 2011 et 2019, avec ses nombreux journalistes tués. Dans les deux cas, les violations des Conventions de Genève qui protègent les travailleurs des médias en tant que ­civils se sont multipliées. Il suffit de penser à Boutcha ou à Irpin, au nord de Kyiv. Ailleurs aussi, des journalistes, des fixeurs, ont été attaqués et assassinés alors qu’ils ­affichaient clairement le badge « presse ».

Rappelez-nous ce qu’il s’est passé à Irpin.

Dans le cas d’Irpin, il s’agissait d’un professionnel expérimenté qui travaillait pour le New York Times et qui avait sur lui un matériel adéquat. Photographe et réalisateur indépendant, Brent Renaud restera comme le premier journaliste étranger tué depuis l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février. Maks Levin, Pierre Zakrzewski et le journaliste français Frédéric Leclerc-Imhoff, correspondant de BFMTF, ont également payé de leur vie leur passion d’informer aux côtés de courageux journalistes ukrainiens.

Comment recueillez-vous les informations sur le terrain ?

Nous répertorions les victimes au jour le jour, grâce à nos correspondants sur place, aux réseaux sociaux, aux médias locaux. En Ukraine, nous collaborons par exemple avec un journaliste Andrii Ianitskyi qui publie une ­synthèse chaque semaine. C’est une forme de soutien. Aujourd’hui, à la différence d’il y a 20 ans, les sources d’informations sont multiples, grâce aux réseaux sociaux qui nous apportent directement des témoignages.

Les images satellites (prises sans risques) sont également précieuses, tout comme celles prises avec des drones. Les photographes, qui sont souvent les plus visés, sont moins exposés grâce à l’utilisation d’images filmées avec des drones. Néanmoins, il faut aller sur le terrain. Le journaliste indépendant genevois Guillaume Briguet peut en témoigner. Attaqué par des soldats russes, il a été blessé et son matériel volé. Oui, les freelances prennent le plus de risques pour rentabiliser leur voyage.

« Nous avons créé un fonds commun pour offrir des casques aux journalistes ukrainiens. »

Blaise Lempen

Qu’en est-il de la possibilité d’informer en temps de guerre ?

Cette liberté est limitée, parce que des combattants ne respectent pas les Conventions de Genève. Outre les tués, il y a les blessés, par exemple victimes d’éclats d’obus. Dans les parties qu’elle occupe, la Russie a un ­total contrôle de l’information. Les journalistes sont ­embarqués, et leurs informations censurées. Certains professionnels russes indépendants doivent travailler depuis la Pologne. Le plus important est de lutter contre l’impunité. C’est la raison pour laquelle il faut faire connaître ces crimes. Leurs responsables doivent être identifiés et jugés.

Comment est organisée la PEC ?

J’en suis le cofondateur avec l’Egyptienne Hedayat Abdel Nabi, malheureusement décédée en mars dernier au Caire. La PEC est née en 2004, en réaction à la guerre menée par les Américains en Irak, à l’initiative de journalistes de plusieurs nationalités accrédités à l’ONU à Genève. Nous militons pour une Convention internationale, renforçant la protection des journalistes, mais nous sommes confrontés aux résistances des Etats autoritaires.

Même les Etats-Unis et la France, qui ont des troupes un peu ­partout dans le monde, ne se sont pas ralliés à cette idée jusqu’ici. Nous le regrettons. La Fédération internationale des journalistes (FIJ) défend le projet de Convention, les syndicats français aussi. A chaque conflit, la question se repose de manière aigue. Que cela soit au Yémen ou en Ukraine. Les témoignages de crimes de guerre ne suffisent pas comme preuves pour la Cour pénale internationale, il faut des enquêtes indépendantes. Mais nous ­restons confiants : la justice se mettra en marche.

Quel est le levier politique de la PEC ?

Nous avons soutenu à l’ONU une dizaine de résolutions sur la sécurité des journalistes, deux sont parvenues jusqu’au Conseil de sécurité. Grâce à ce travail d’information, avec d’autres ONG, comme la FIJ, RSF, le CPJ, l’IPI, le problème a gagné en visibilité. Il y a des avancées, au Mexique, où la criminalité est galopante, les ­autorités ont par exemple pris des mesures de protection, hélas insuffisantes.

Le 2 novembre a été déclaré « Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes ». Un petit pas. Il ne faut pas oublier l’Irak, la Syrie, le Yémen, l’Afghanistan, les territoires palestiniens occupés, où une journaliste très connue d’Al-Jazeera Shireen Abu Akleh vient d’être tuée d’une balle dans la tête…

Parlez-nous d’un livre qui décrirait votre engagement.

J’ai écrit « Massacres sans témoins » en 2007. Le livre ­relate la mort d’un cameraman sur le balcon de l’Hôtel Palestine à Bagdad en 2003. J’écrivais déjà alors : «Le journaliste a une mission essentielle dans l’exercice des droits démocratiques : il doit informer, quels que soient les pressions, les menaces ou les risques. »

Blaise Lempen est né en 1950 à Berne. Il a grandi au gré des affectations de son père diplomate : Belgrade, Paris, Rome. Il est diplômé du Centre universitaire d’enseignement du journalisme à Strasbourg et docteur en sciences politiques de l’Université de Lausanne. Entre 1975 et 1990, il est journaliste de politique étrangère à La Tribune de Lausanne-Le Matin.

Il travaille ensuite quatre ans à La Suisse, puis est correspondant auprès des Nations unies à Genève pour l’Agence télégraphique suisse (ATS) entre 1994 et 2015. Son dernier ouvrage « La dictature numérique en marche, société de l’hypersurveillance : un appel à la vigilance » est paru en 2021 aux Editions L’Harmattan. Il est par ailleurs l’auteur de quatorze autres essais.

Pour une convention internationale
La Presse Emblème Campagne (PEC) est une organisation non gouvernementale avec statut consultatif spécial à l’ONU. La PEC a été fondée en juin 2004 par un groupe de journalistes de plusieurs pays. Basée à Genève, l’organisation non gouver­nementale est indépendante et à but non lucratif. Son objectif est de renforcer la protection et la sécurité des journalistes dans les zones de conflits.
La PEC est en faveur de l’adoption d’une nouvelle convention internationale pour améliorer la protection des travailleurs des médias. Elle est soutenue par près de 60 ONG et associations de journalistes dans le monde. En 2021, 79 travailleurs des médias avaient été tués et 92 en 2020. Ils sont déjà près de 60 jusqu’au 31 mai de cette année.

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