Alain Berset au Japon cette année.

Actuel – 24.10.2018

Voyager moins couverts

Les périples à l’étranger des conseillers fédéraux ont à pâtir eux aussi de la crise dans la presse. A une couverture médiatique réduite s’ajoutent les tentatives d’intimidation d’un pays comme la Chine.

Par Alain Meyer

Le refus de Pékin d’accorder début septembre un visa au journaliste Frédéric Koller (Le Temps) pour couvrir la visite du conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann en Chine a fait grand bruit dans le landerneau des médias suisses. Il est plutôt rare en effet qu’un pays tiers considère un de nos journalistes comme persona non grata. Les autorités fédérales ont dû plier devant l’autoritarisme de l’empire du Milieu, Le Temps boycottant en réaction la visite du chef du Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR).

Une dizaine de jours après cet incident fâcheux, la conseillère nationale zurichoise Rosmarie Quadranti (PBD) a interrogé le Conseil fédéral afin de savoir ce qu’il envisageait à l’avenir pour éviter que pareille mésaventure ne se reproduise et avec quel degré de fermeté Berne songeait réagir à cette affaire. Dans leur réponse toute diplomatique, les sept Sages ont réaffirmé que l’octroi d’un visa est de la seule compétence de la Chine, les autorités suisses affirmant toutefois vouloir débattre à l’occasion de la liberté de la presse avec leurs homologues chinois dans le cadre du dialogue bilatéral sur les droits de l’Homme. Quel journaliste helvétique sera encore là pour en faire part à ses lecteurs? Berne userait-elle d’un langage feutré pour ne pas froisser ce mastodonte qu’est devenu la Chine?

Dans son éditorial daté du 5 septembre dernier, la rédaction en chef du Temps écrivait: «Il est re-grettable que l’ambassade de Chine opère un tel tri. Mais il est tout aussi incompréhensible que les autorités suisses valident un procédé qui revient à accepter qu’un autre Etat décide quels médias suisses peuvent accompagner leurs ministres en visite à l’étranger dans le cadre d’une délégation officielle.  Le syndicat impressum s’indignait pour sa part d’une affaire où la Confédération prêterait «allégeance à son partenaire économique».

Pour Frédéric Koller, la position de Berne demeure insatisfaisante. «Ni la rédaction en chef ni moi-même n’avons reçu la moindre explication de la part de l’ambassade de Chine qui a été à plusieurs reprises sollicitée de ma part», a-t-il confirmé à EDITO. Certes, le DEFR a exprimé ses regrets, ajoutant qu’un échange avait bien eu lieu au niveau des ambassades. Mais sans fournir de plus amples explications et renvoyant le journaliste du Temps vers la représentation chinoise à Berne pour davantage de détails. En vain évidemment. Le seul suivi à attendre dans ce dossier relèverait donc d’un échange de vues entre les deux pays sous le couvert des droits humains.

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Selon Reporters sans frontières (RSF), la Chine s’est montrée particulièrement hostile à la presse le mois dernier en particulier. RSF n’a en effet cessé en septembre de dénoncer des abus concernant les autorités chinoises, suspectées d’arrêter arbitrairement des journalistes, de faire pression sur certains d’entre eux ou de les exclure de rencontres diplomatiques. Les exemples abondent et d’autres pays que la Chine pourraient être à leur tour tentés de suivre ces pratiques qui remettent en question les fondements de la liberté de la presse. Le Club des correspondants étrangers de Chine décrivait en février déjà, dans son dernier rapport, une très forte détérioration de la situation sur place. Environ 15% d’entre eux faisaient état de chantage au renouvellement de leur visa, trois fois plus qu’en 2017. Et 6% des correspondants se disaient directement menacés d’expulsion, un chiffre qui lui aussi a triplé en une année.

Nous n’en sommes pas encore là en Suisse. L’article 10 de la Loi sur l’organisation du gouvernement et de l’administration (LOGA) stipule que le Conseil fédéral a le devoir d’«assurer l’information (…) du public», sauf si des intérêts prépondérants, publics ou privés, sont à préserver. Ainsi, depuis des décennies, des journalistes suisses accompagnent nos conseillers fédéraux lors de leurs déplacements à l’étranger pour rendre compte de leurs actions.

Or ces visites hors de nos murs s’avèrent de plus en plus nombreuses en raison des multiples conférences et réunions multilatérales qui se tiennent aujourd’hui à travers le monde. Même si toutes ces visites ne revêtent pas un caractère primordial, seront-elles encore couvertes convenablement demain par les médias, en raison de la crise qui les secoue et qui les oblige malheureusement à faire des choix drastiques et à raboter leurs budgets, notamment pour couvrir ces visites?

Berne renvoie Le Temps vers la représentation chinoise.

Il y a dix ans encore, l’Agence télégraphique suisse (ats) «accompagnait» régulièrement nos édiles pour rendre compte dans des dépêches pour l’ensemble de la population de leurs faits, gestes et discours. Avec les restrictions budgétaires, cette couverture s’est fortement réduite. Le traitement «à froid» – sur la base de communiqués de presse officiels ou d’un téléphone depuis la Suisse avec tel ou tel porte-parole d’un département – s’est imposé comme la panacée. «La diminution des effectifs nous oblige à être plus sélectifs dans la couverture de ces voyages», confirme Federico Bragagnini, rédacteur en chef de Keystone-ATS.

En réalité, depuis le début de la restructuration de l’agence de presse en janvier, suivie de plusieurs dizaines de licenciements ou de départs volontaires, rares sont les agenciers à avoir pu cette année directement emboîter le pas d’une délégation officielle hors de Suisse. Heureusement, d’autres médias se chargent encore de cette besogne, notamment la SSR, dont les moyens demeurent conséquents. «Même si nous devons réduire la voilure, nous ne voulons pas renoncer au suivi de ces voyages», pondère Federico Bragagnini.

Signe des temps oblige, l’image prend le dessus sur le verbe. «Notre approche ne recouvre pas uniquement le texte: en avril, un journaliste vidéo a couvert le voyage de Doris Leuthard en Asie du Sud. Et les photographes de Keystone-ATS ont suivi une dizaine de voyages de ministres suisses à l’étranger depuis le début de l’année, notamment ceux du président de la Confédération Alain Berset», se dédouane le rédacteur en chef. Jadis, le texte, autrement dit le contenu, primait sur l’image. Aujourd’hui le paradigme a changé et il y a peut-être de quoi s’en inquiéter. La société du spectacle aurait gagné, pour reprendre l’expression de Guy Debord.

Keystone-ATS peut certes encore s’appuyer sur quelques correspondants à l’étranger lorsqu’il s’agit de couvrir la visite d’Alain Berset à Paris ou l’Assemblée générale des Nations unies à New York. Pour le reste, le manque de moyens financiers et une orientation quasi monomaniaque vers l’image pourraient mettre en péril à terme une couverture dite convenable de ces voyages.

Comment choisit-on aujourd’hui à Berne les journalistes invités aux voyages officiels des membres du Conseil fédéral? «Le premier critère est celui de la place disponible dans l’avion», désacralise d’emblée Dominique Bugnon, chef de l’infor­mation au Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC). Le second critère est lié à l’intérêt que peut revêtir tel ou tel déplacement pour la presse suisse, ce qui reste – avouons-le – une donnée relativement subjective. «La question de savoir si les médias disposent de correspondants sur place est également un élément pris en compte dans notre décision», ajoute Dominique Bugnon.

Son homologue au DEFR, Erik Reumann, précise que la priorité est donnée aux journalistes et médias «qui ont déjà manifesté (par le passé) un intérêt pour accompagner le chef du département lors d’un déplacement, parce qu’ils souhaitent réaliser un portrait ou une interview plus importante». Serait-on tenté à Berne par une politique du donnant-donnant? La parité linguistique et régionale rentre également en considération lors du tri. Depuis janvier dernier, les sept Sages ont déjà effectué quelque 70 voyages à l’étranger. Des pics ont été atteints en 2013 (127 déplacements) et en 2016 (126). Cela donne une moyenne d’un voyage tous les trois jours environ. S’il serait évidemment absurde de tous les couvrir, ne plus les couvrir ou que partiellement ou au rabais constitue indéniablement une menace pour la démocratie.

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